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A la une / Contribution

ALI ANDRÉ MÉCILI

UN HOMME, UN DESTIN

© D. R.

Par : NACER HADDAD
ANCIEN MEMBRE DU CONSEIL NATIONAL DU FFS ISSU DU 1er CONGRÈS

Il n’y aura jamais de repos sur terre pour les hommes de bonne volonté, disait Raymond Aron. Ali André Mécili était de ceux-là. Il fut assassiné, le 7 avril 1987, devant son cabinet au boulevard Saint-Germain à Paris.”

La vie et la mort violente d’Ali André Mécili ont été révélatrices de toute la tragédie algérienne ; elles n’en finissent pas de mettre en évidence l’échec du projet de construction nationale. À la fois militant, puis combattant les armes à la main, il fut assassiné par son propre pays. Sa vie durant, son engagement fut le miroir où se projette le sacrifice des hommes et des femmes libres pour l’espérance d’une Algérie démocratique et moderne, pour laquelle nous nous battons génération après génération. Ali André est né dans un milieu relativement privilégié, dans un pays qui subissait durement les affres du colonialisme. Fils d’un garde-champêtre et d’une postière qui avaient quitté leur Kabylie natale pour s’installer à Koléa, il eut la chance d’accéder à une scolarité, qui fut d’ailleurs brillante. Après le collège de Boufarik, il s’inscrit au lycée de Ben Aknoun, où il intégra la cellule FLN de son lycée. Et c’est ès qualité qu’il encadra avec ses camarades les manifestations du 11 décembre 1960 à Alger. Conséquent avec son engagement, il refusa l’ordre d’appel au service militaire des autorités coloniales, en rejoignant la Tunisie pour intégrer l’ALN à 20 ans. Après une petite formation, il fut incorporé aux services d’espionnage du MALG avec le grade de lieutenant au niveau de la base Didouche en Libye(1).



Au lendemain des accords d’Évian, l’armée des frontières répudia sans autre forme de procès le GPRA, gouvernement légal et légitime du peuple algérien en guerre, provoquant ainsi dans un drame, que seuls les grands désenchantements peuvent provoquer, un divorce irréversible entre le pouvoir militaire incarné par le duo  Ben Bella-Boumediene et le peuple algérien. Ce coup de force sanguinaire, qui avait coûté des centaines de vies parmi les hommes des wilayas de l’intérieur(2) totalement exsangues après sept ans et demi de guerre, a définitivement scellé le destin de l’Algérie indépendante. Les prédictions du colonel Lotfi rapportées par Ferhat Abbas(3) venaient de se réaliser. Les colonels du MALG prirent le pouvoir, spolièrent la souveraineté populaire, renvoyèrent le peuple à sa condition de groupe humain immature, lui signifiant sa condamnation à la fatalité d’une sous-humanité infra-politique. Les colonels du MALG posèrent ainsi les premiers jalons du système de gouvernance qui a fini par renvoyer le pays au moyen-âge oriental dans tous les sens du terme.
Constatant, avec une lucidité rare pour un jeune officier, les dérives de l’armée des frontières qui allaient plonger le pays dans les ténèbres de la guerre civile, Ali André Mécili, à l’image de ces héros amazighs dont la légende et l’héroïsme sont chantés par les peuples d’Afrique du Nord, prit ses responsabilités d’homme, de révolutionnaire épris de liberté. Il déserta de son bataillon à Chlef et alla prendre contact avec les authentiques moudjahidine de la Wilaya IV pour les avertir des dérives autoritaristes de ses chefs(4). Avec l’accord des responsables politiques qui se sont opposés au coup de force du groupe d’Oujda, notamment Hocine Aït Ahmed, il reprit son poste au sein de la sécurité militaire de Boumediene. 
C’est donc tout naturellement qu’il participa à tout le processus de création du FFS, ouvrant de par ses fonctions officielles les herses des centres de décision du régime à l’opposition en général et à son parti en particulier.
La riposte violente du régime, à la fois par un appareil de propagande qui, sous prétexte des origines kabyles du chef du FFS, en l’occurrence Hocine Aït Ahmed, instillait, sans état d’âme, un régionalisme pervers, allant jusqu’à dresser le reste de l’Algérie contre la Kabylie, dont les stigmates sont encore visibles aujourd’hui, et par la mobilisation de l’ANP qui causa des ravages dans la région. Cette guerre de conquistadors menée par le régime contre l’idéal démocratique a été dévastatrice. Plus de quarte cent (400) militants du FFS y ont laissé la vie. Ali André Mécili n’avait pas échappé au rouleau compresseur des colonels du MALG. Il fut arrêté en compagnie de Hocine Aït Ahmed le 17 octobre 1964. Il passera près d’une année de prison au pénitencier militaire d’Oran. Il en garda un souvenir amer qu’il décrivit dans une lettre à ses amis Italiens(4).  
Le 19 juin 1965 n’était pas un coup d’État, comme il est communément appelé, car Ben Bella n’était pas un président élu, son intronisation répondait à une exigence tactique dans la stratégie de confiscation de la lutte du peuple algérien par l’armée des frontières. Son arrestation et sa mise au secret avaient plutôt constitué la dernière phase dans le déroulement du projet des colonels, entamé par l’assassinat de Abane Ramdane. Assuré de leur victoire écrasante, les colonels du MALG, à leur tête Boumediene, s’attaquèrent aux figures emblématiques de la révolution. Une dizaine d’années leur a suffi pour y parvenir. La méthode était assise sur deux axes, à savoir une descente de la police politique sur l’histoire du mouvement national et de la guerre d’indépendance(5) et la liquidation physique des survivants parmi ceux qui avaient planifié, puis mené la révolution.
C’est ainsi que Khemisti, Chabani et surtout Khider et Krim Belkacem furent tour à tour assassinés, alors que Boudiaf, Aït Ahmed, Harbi et tant d’autres furent contraints à l’exil et à l’excommunication. Et pourtant, dans le ciel serein de l’Algérie de Boumediene, des jeunes étudiants à l’université d’Alger, originaires pour la plupart de Kabylie, ont commencé à partir des années soixante-dix du siècle dernier à poser la question des langues et cultures populaires, notamment la langue et la culture amazighes. Une véritable effervescence autour de Mouloud Mameri, 
enseignant à la faculté des sciences humaines, prit forme. 
Cette agitation n’échappa pas à l’intelligence vive d’Ali André Mécili et à sa vision prospective stratégique. Avocat installé à Paris, après des études de droit à l’université d’Aix-en-Provence, il prit contact avec un certain nombre d’anciens étudiants de l’université d’Alger inscrits dans les universités parisiennes pour poursuivre leurs études. Très sensible lui-même à la question de la langue et de la culture amazighes, la jonction fut immédiate. 
Cet homme qui avait mal à l’Algérie, comme disait Albert Camus, comprit d’emblée qu’il fallait offrir les outils et le cadre politiques en mesure de canaliser l’énergie débordante mais désordonnée de cette jeunesse. Il leur inculqua d’abord la culture de l’intégrité pour les prémunir de toute forme de corruption. Il sut ensuite, sans heurter le volontarisme enthousiaste de cette nouvelle génération de militants, mettre à leur disposition son expérience et sa vision prospective, mais aussi une disponibilité de tous les instants (6). C’est ainsi qu’il cofonda en 1978 à Paris la coopérative Tiwizi qui s’est donné comme objet l’édition et la diffusion de publications en langue berbère (7).
Par ailleurs, en homme de la prospective, il avait conceptualisé puis élaboré l’ingénierie politique de la lutte pacifique et publique face au système de gouvernance algérien qui n’a connu que la violence dans la gestion et l’intermédiation sociopolitique. Avril 80 n’en fut que la parfaite illustration et la traduction concrète de son approche théorique.
Dans cette optique, il déploya une énergie extraordinaire pour venir à bout des ressentiments et des haines et hisser les hommes au niveau d’une perspective à la hauteur des ambitions démocratiques du peuple algérien. Il a été la cheville ouvrière dans l’organisation de la fameuse rencontre de Hocine Aït Ahmed et Ahmed Ben Bella à Londres en 1985 (8). C’est aussi cette année-là qu’il inspira la création de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme. Par ailleurs, à cette époque, le FFS ne disposait pas d’un organe de presse partisan pour porter et surtout diffuser son discours politique, alors que le MDA avait son journal. Constatant ce déséquilibre dans la lecture et la traduction du pacte de Londres, Mécili fonda Libre Algérie qui commença à paraître le dernier trimestre de l’année 1986 (9). Cette activité débordante n’a pas perturbé la vision lucide de Mécili. En décembre 1986, lors d’une rencontre à Paris, il avertit Saïd Khelil que le régime était en train de récupérer le mouvement de contestation et qu’il fallait tracer une autre perspective (10). Quelques mois plus tard, exactement le 22 mars 1987, invité en tant que représentant du FFS à l’assemblée générale des cadres du MDA, il exposa les grandes lignes de ce que doit être l’approche stratégique de la lutte politique de l’opposition algérienne. Il avait insisté sur l’exigence fondamentale d’une alliance de toutes les forces politiques d’opposition, dans le respect absolu de l’autonomie de chaque organisation, des principes de la démocratie, des libertés et des droits de l’homme. Il avait surtout mis l’accent, d’une part, sur l’officialisation et la promotion de la culture et de la langue amazighes et, d’autre part, sur la régionalisation positive (11).
Il n’y aura jamais de repos sur terre pour les hommes de bonne volonté, disait Raymond Aron. Ali André Mécili était de ceux-là. Il fut assassiné deux semaines plus tard, le 7 avril 1987, devant son cabinet au boulevard Saint-Germain à Paris. Je dois dire, à la fin de ce bref rappel du parcours d’Ali André Mécili, que jamais un hommage tel celui que je viens d’écrire n’aura été en deçà de la valeur d’un homme et de son parcours militant.

Ref :
1 Hocine Aït Ahmed : L’affaire Mécili ;
2 Lakhdar Bouragâa, in Algérie procès d’un système militaire de Kamel Lakhdar Chaouch ;
3 Ferhat Abbas : L’autopsie d’une guerre ;
4 Hocine Aït Ahmed : L’affaire Mécili ;
5 Hocine Aït Ahmed cité par Mécili in ;
6 Saïd Sadi in https://www.youtube.com/watch?v=8vUsw7JGLpI;
7 Wikipédia ;
8 Hocine Aït Ahmed : L’affaire Mécili ;
9 Tarik Mira in El Watan du 31 décembre 2015 ;
10 Saïd Khelil témoignage recueilli par l’auteur ;
11 Ali Mécili in https://www.youtube.com/watch?v=kont4SWQifY 

 

 


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