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Culture / Culture

…SOUFFLES…SOUFFLES…SOUFFLES…

Azul Kafka

© D.R

En Algérie, je m’imagine, cela perdure depuis mon enfance, comme marcher dans un cortège funèbre ! Dont le cadavre porté sur le brancard, n’est ni mort ni vivant. Je suis comme dans un rêve cauchemardesque.

Tout ce qui nous entoure est chaotique. Tout ce que nous vivons est bizarre. Tout est provisoire et éternel, en même temps. Le provisoire qui dure une vie, des vies, broie des générations et des générations.

Par exemple : ces chaînes de télévision dites privées ne sont pas privées. Elles ne sont pas étrangères non plus. Elles ne sont pas étatiques. Elles ne sont pas publiques non plus. Elles sont tout simplement algériennes ! 
Ces chaînes de télévision, ces monstres hybrides, font le travail de la mosquée, la roqia chariya, de l’interprétation des rêves tafsir el ahlam et même d’une agence matrimoniale !

Et en Algérie, il existe également comme ailleurs dans les pays modernes des kouffar, une Autorité de régulation de l’audiovisuel, abrégée en ARAV ! 
J’ai le cœur serré ! 

Azul Kafka !
Par exemple : en Algérie le travail est une vacance ouverte et perpétuelle. Et les vacances ont un seul sens : une pause éternelle au pied des murs des immeubles fatigués et laids. Les gens de chez nous adorent se frotter le dos contre le mur pendant les vacances qui durent tout le temps du travail. On se frotte le dos en attendant le mois du carême. On se frotte le dos en attendant le match du Barça contre le Real. On se frotte le dos en attendant l’appel à la prière. On se frotte le dos en attendant l’arrivée du camion de lait en sachet. Le camion n’arrive pas, On se retourne pour se frotter le dos en l’attendant le lendemain. 

Azul Kafka. En Algérie, chacun peut se sculpter une statue en argile, en bronze ou en pierre pour lui-même ou pour son héros réel ou imaginaire et l’ériger devant chez lui, sur la place publique ou sur le trottoir public, qu’importe. Rien ne lui interdit son acte et rien ne lui permet son acte ! C’est l’Algérie. Vous pouvez même souffler l’âme à cette statue et la vêtir en chair. C’est l’Algérie. 

En Algérie, chacun peut créer un prix littéraire en son nom, au nom de son père, de son voisin, de sa femme ou de son village qu’importe. El hallouf ne peut lui interdire cela, et hallouf ne peut lui permettre cela. C’est l’Algérie. C’est chez nous ! 

En Algérie, vous pouvez être romancier ou romancière, du jour au lendemain, sans avoir lu un seul roman dans votre vie ! 

Et en Algérie, vous pouvez créer un parti politique sans même un seul adhérent ! Et ce même parti, par divergence et guéguerre intérieure, peut se multiplier en cinq, toujours sans aucun adhérent ! 

En Algérie, nous avons chassé la France en utilisant la langue française, par le français, nous avons arabisé le pays en réfléchissant par le français… Résultat : Nous avons perdu le français, islamisé la société, raté l’arabe et enterré tamazigh. C’est l’Algérie ! 

J’ai le cœur serré ! 
Azul Kafka, en Algérie, vous pouvez ouvrir les portes de votre commerce tous les jours, les jours de semaine et les jours fériés, ouvrir les heures que vous souhaitez, et vous pouvez les fermer durant les heures et les jours que vous voulez, et personne ne peut vous interdire de les fermer et personne ne peut vous permettre de les ouvrir. C’est l’Algérie. On est chez nous ! 

Et nous avons, à l’image des pays des kouffar, une inspection générale du travail, des syndicats avec des syndicalistes barbus et non barbus, un ministère du Travail qui travaille comme tous les Algériens, et se frotte le dos contre le mur du ministère. C’est l’Algérie. Azul Kafka, ceci n’est pas un chapitre d’un roman kafkaïen, mais c’est le quotidien algérien d’un Algérien : c’est normal en Algérie. En fait, en Algérie, c’est le taxieur qui vous choisit votre destination, et c’est lui qui vous choisit votre station, et personne ne peut lui interdire ce “droit” et personne ne peut lui imposer un devoir.

Et le taxieur algérien est libre, parce qu’il est dans un pays indépendant, donc il peut travailler toute la semaine jour et nuit, et il peut, dès qu’il veut, mettre le cache pour dissimuler l’identité de son véhicule et s’installer dans un café ou partir en France ou en omra ! C’est l’Algérie. En Algérie, vous êtes autorisé, sans autorisation, à transformer votre garage domicile en école coranique ou publique et personne n’a le droit de vous interdire ou de ne pas vous interdire. C’est l’Algérie. En Algérie, pendant le mois du ramadan, un vulcanisateur peut changer, du jour au lendemain, son métier de réparation des pneus et des roues pour devenir préparateur et vendeur de zlabia, de m’hajeb ou du bourak ! Et ça marche très bien ya bourab !

Azul Kafka.
En Algérie, on vend dans une quincaillerie, comme dans toutes les quincailleries du monde, du matériel de bricolage et des ustensiles ménagers, mais ce qui est bizarre, c’est qu’on vend avec tout cela les dattes sèches dans des sachets en plastique transparents ! 

J’ai le cœur serré !
Azul Kafka, en Algérie, on insulte la France coloniale dans l’hymne national, matin et soir, en le récitant dans les fêtes nationales, religieuses et dans les colloques scientifiques universitaires, mais les droits d’auteur de ce même hymne national sont enregistrés auprès de la société française Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) qui se trouve à Paris ! Et chaque fois qu’on le chante, et chaque fois qu’on insulte la France coloniale, c’est la France d’aujourd’hui qui encaisse les droits de nos insultes. Si nous insultons beaucoup, la Sacem encaisse de nos caisses un plus d’euros ! C’est l’Algérie. Maintenant, sais-tu mon cher Kafka comment écrire un roman kafkaïen ?

 


A. Z.
[email protected]


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