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Chronique

“Colson Whitehead, le romancier noir américain aux deux Prix Pulitzer”

© D. R.

CHRONIQUE De :  Benaouda LEBDAÏ

Colson Whitehead, comme William Faulkner, a reçu deux fois le prix Pulitzer, l’équivalent aux USA du Goncourt, une prouesse et une reconnaissance littéraire très convoitée, pour Underground Railroad publié en 2016 et Nickle Boys publié en 2020. Underground Railroad est un texte puissant, éblouissant, qui a bouleversé l’Amérique. Ce n’est pas un roman historique mais un récit fictionnel avec une grande part d’imagination et de sensibilité. Romancier engagé, Colson Whitehead a réussi à mettre au centre de son récit l’humanité de ses personnages, en particulier la jeune esclavagisée Cora, dont l’histoire est racontée grâce à une mémoire alerte qui la relie à une lignée de femmes esclavagisées, en l’occurrence sa grand-mère, depuis sa capture dans l’arrière-pays africain et sa déportation d’Ouidah vers l’Amérique, et sa mère Mabel, née dans une des plantations du Sud. La grand-mère Ajarry raconte la violence de son arrachement du Dahomey, aujourd’hui le Bénin. Elle a gardé en mémoire son kidnapping, son acheminement vers la mer, les chaînes aux pieds et la souffrance de la marche. Sur la route des esclaves, elle fut revendue plusieurs fois en échange de quelques cauris et de la verroterie. Elle garde en mémoire les esclaves “parqués en attendant les navires” et les cachots du Fort d’Ouidah. Underground Railroad dépeint le parcours tragique de femmes esclaves, leur déracinement et leur déportation en Amérique. La grand-mère fut placée toute nue sur une estrade avec d’autres femmes, et les esclavagistes choisissaient à leur guise. Elle fut achetée pour 226 dollars et embarquée sur le Nanny. Malgré les multiples tentatives de suicide, elle décida de s’adapter pour survivre lorsqu’elle arriva sur les plantations. Elle mourut “dans le coton”. L’Afrique des ancêtres est gravée dans la mémoire des Africains américains d’aujourd’hui, mais Colson Whitehead va au-delà de la mémoire douloureuse de la non-vie des esclaves dans les plantations, où “le ‘maître’ possède son ‘nègre’”, en mettant en scène la volonté de Cora à fuir la plantation de coton. Le choix d’une adolescente comme personnage principal est un choix délibéré qui place le récit dans une perspective féministe, ouvrant ainsi le champ des possibles en narration. Il relate une fuite en territoire américain, du Sud vers le Nord. Cora rejoint une ligne souterraine de chemin de fer qui mène vers les états abolitionnistes du Nord, ce qui demande de sa part un très grand courage et la nécessité de retrouver son humanité. Elle sait que “franchir la frontière de l’État était un crime passible de la peine de mort” et les chasseurs d’esclaves sont nombreux car bien rémunérés par les maîtres à qui ils ramènent leurs esclaves. Le récit évolue à travers les expériences de ces femmes qui dévoilent une mise à nu de l’exploitation des esclavagisés du Sud dans un style où le réalisme se mêle aux métaphores et où les flash-back ravivent toutes les mémoires. Les souffrances de Cora disent un esclavage destructeur sans pathos, de manière factuelle. 

La mémoire des fugitifs dénonce l’exploitation des esclaves dans les champs de coton. Le quotidien de Cora dans la plantation de Randall, en Géorgie, revient comme un boomerang à chacun de ses découragements lors de sa fuite dans ce souterrain clandestin qui est en fait une métaphore pour la fuite des esclaves vers les états abolitionnistes. La vie dans les plantations dévoile des esclavagistes cruels, méprisants, racistes. Le vieux Randall et ses fils sont violents avec leurs esclaves, comme le jeune Randall qui n’hésite pas à fouetter la cuisinière dont le bouillon n’était pas à son goût. La mémoire des femmes dévoile un double traumatisme : elles sont exploitées et violées comme Cora, Mary, Gloria ou Tatiana, la récalcitrante qui hurle quand elle est approchée par son maître, qui finit par lui couper la langue et agir à sa guise. Le vieux Randall a violé la grand-mère Ajarry, la mère Mabel et Cora dès son adolescence. Les femmes paient un lourd tribut car, en plus de travailler autant que les hommes dans les champs de coton, leur viol est systématique. C’est un traumatisme qui hante la mémoire de Cora. Sa mémoire fait défiler des images avec douleur quand, une nuit “derrière le fumoir, Edward, Pot et les autres l’avaient violentée” et violée à tour de rôle. Elle “livra bataille”, en vain. La mémoire revisite les enfances volées. Cora n’a jamais su quel âge elle avait. “Qu’est-ce qu’on y gagnait de savoir quel jour elle était née dans le monde des Blancs ? Ça n’avait rien d’une chose à retenir. Plutôt à oublier” et “tout le monde savait que les nègres n’avaient pas d’anniversaire”. La violence permanente provoque la prise de conscience d’une vie sans perspective : “Le Blanc passe ses journées à essayer de vous tuer lentement.” La mémoire de Cora est saturée de scènes macabres. Lors de sa fuite, elle est témoin d’hommes pendus à des arbres “abandonnés aux buses et aux corbeaux”, de femmes entaillées jusqu’à l’os, de corps vivants “mis à rôtir”, de pieds coupés pour empêcher les fuites, de mains coupées pour des petits vols. Elle connaît la “morsure du fouet”. Elle porte la marque physique de propriété comme “les X, les T, les trèfles, dont les esclavagistes marquaient leur cheptel au fer rouge”. Les mères souffrent en silence quand leurs enfants et leurs bébés sont kidnappés par les Blancs dans les plantations pour être revendus dans d’autres, pour devenir des esclaves faciles à domestiquer. Alors, elles s’excusent d’avoir mis au monde leurs bébés comme Mabel, la mère de Cora, qui demande pardon à sa fille pour l’avoir mise au monde dans une plantation. Colson Whitehead souligne la difficulté pour les esclavagisés d’échapper à un destin décidé par “le roi coton”. La fuite à travers ce souterrain clandestin symbolise l’espoir, mais cela lui révèle aussi que le Blanc le plus à même à aider les Noirs à se libérer de l’esclavage ne souhaite pas que ce dernier soit son égal. Un Noir qui apprend à lire est suspect, et celui qui écrit des livres est lynché. Cora garde l’espoir et n’abandonne jamais. Elle ne désespère pas car son objectif est d’être totalement libre. En poursuivant sa fuite vers des états abolitionnistes moins racistes, elle incarne une lutte sans merci. Le roman de Colson Whitehead montre que les racines du mal sont profondes aux États-Unis. 

Les scènes de violences des Blancs envers les Noirs au XVIIIe et au XIXe siècle sont toujours présentes au XXIe siècle, comme le prouve l’assassinat de Georges Floyd et le mouvement Black Lives Matter. Le racisme systémique aux États-Unis est une réalité, mais Colson Whitehead garde l’espoir d’une société où la couleur de la peau n’aura plus d’importance. Colson Whitehead, une plume fabuseuse.


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