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Culture / Culture

évocation

La flûte enchantée d’Idir

© D. R.

Par : OMAR HAMOURIT
HISTORIEN INDÉPENDANT DE L’HISTOIRE ANTIQUE ET MÉDIÉVALE DE L’AFRIQUE DU NORD

Quels sont les souvenirs que je garde du chanteur Idir ? Est-ce les différents concerts féeriques et enchanteurs ? Certainement. Parce que ces concerts furent à chaque fois un grand moment de communion et de rencontre avec l’esprit kabyle. Mais quoi encore ? Le timbre chaud de la voix d’Idir qui fusionne harmonieusement avec l’orchestration instrumentale moderne reste aussi inoubliable. Quoi encore ? Le dépassement du classicisme musical kabyle, par l’introduction de la guitare électrique et les percussions de la batterie, aboutissant à de belles et harmonieuses mélodies. Cependant, dans cette harmonie, un son m’avait paru, avec le temps, submerger les autres, en raison de son authenticité, c’est celui de la flûte (ajouaq).  Écoutez comment la flûte ravit l’esprit, dès l’entrée de la chanson Mliyi (Dis-nous), et découvrez ensuite et immédiatement ce supplément d’âme qu’elle apporte. Cela m’enchante, car les notes de la flûte apparaissent comme un souffle qui vient de la profondeur de l’être, un souffle viscéral qui charrie tout l’héritage culturel des montagnes kabyles. Idir avait compris l’importance de la flûte dans l’âme kabyle lorsqu’il testait, selon ses propres confessions, ses mélodies à la flûte avant tout autre instrument. Idir savait que la flûte ferait ressortir en notes musicales harmonieuses et authentiques le souffle qu’il avait du fond de lui, ce souffle chargé d’immatérialité qui échappe au monde du sensible. Certains diront que c’est l’âme kabyle, “Anefse ntharmouth lqvaïl” ! Qui mieux que la flûte, ce souffle qui vient de l’intérieur, pourrait donc faire ressortir musicalement cette âme ? Certainement pas l’éclat métallique de la guitare électrique ou les énergiques percussions de la batterie, mais les notes vives de la flûte. 
Essayons de remplacer la flûte dans l’œuvre d’Idir par un hautbois ou une clarinette. Rendraient-ils cette atmosphère culturelle “magique des veillées où l’on racontait des contes et des énigmes” ? Certainement non. Car la flûte kabyle (ajouaq) porte les mots que chante Idir, et ces mots rentrent parfaitement en harmonie avec son timbre. Prenez un moment et écoutez les textes ; vous verrez qu’ils sont souvent construits sous forme de quatrains courts, comme le son de la flûte kabyle qui, dans une complémentarité naturelle, émet des mesures courtes et vives. Ces mesures ne peuvent être que le produit des montagnes kabyles qui se dressent comme un rempart qui casse et brise les longueurs des notes musicales. Elles les empêchent de s’étirer et d’aller plus loin. En tous les cas, quand j’écoute la flûte du berger des altitudes du Djurdjura, je ressens ce souffle concis et frétillant. À l’opposé, la flûte bédouine possède des mesures lentes et étirées qui lui viendraient de l’immensité du désert où le temps semble s’allonger tout comme l’espace d’une façon infinie et sans obstacle pour contenir la note. En revanche, il est possible de déceler une certaine similitude avec le pan (la flûte) des Péruviens ; vous constaterez cette vivacité et cette concision dans le son. Les montagnes de la cordillère des Andes seraient sans aucun doute derrière la fabrication de ces sons péruviens.
Enfin, quand j’écoute la flûte d’Idir, j’ai l’impression d’éprouver des sentiments qu’aucun autre instrument ne me procure, en raison d’une disposition, déjà en moi, à recevoir ces notes. Cette disposition vient de cet imaginaire, ce dépôt dans lequel s’entasse le vécu kabyle. Si les notes sont mélancoliques, je les comprends et je les vis comme telles. Si les notes sont nostalgiques, elles vont faire revivre des moments nostalgiques, sans savoir pourquoi. C’est la culture, dans le sens de ce qui est commun à un groupe d’individus et qui le raccorde. C’est le lien organique. Si ces notes sont heureuses, je répondrai naturellement par des sentiments joyeux, parce les notes musicales de cette flûte n’ont pas besoin de beaucoup d’efforts pour faire sortir ces sentiments. Il y a une correspondance naturelle et organique entre cette flûte et le kabyle. C’est bien cela, la culture. Et c’est bien cela aussi, la flûte enchantée d’Idir, malgré la reine de la nuit.


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