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Culture / Culture

Hommage à Mohamed Arkoun à l’Institut Français d’Algérie

L’exil intérieur d’un intellectuel

© D.R

Son œuvre prolifique, ses enseignements et sa pensée, à contre-courant du discours “apologétique dominant”, en font l’un des intellectuels du Maghreb et du Moyen-Orient les plus complexes de sa génération. C’est justement cet aspect, notamment l’épisode de son bannissement d’un séminaire à Béjaïa en 1985, que les intervenants ont tenté de décortiquer avant-hier à l’IFA.

L’œuvre et la vie de l’islamologue Mohamed Arkoun était au cœur d’une rencontre virtuelle organisée par l’Institut français d’Algérie, où étaient invités sa fille Sylvie Arkoun, ainsi que les universitaires Aïssa Kadri et Abderezzak Dourari. Philosophe et islamologue de renom, Mohamed Arkoun a sillonné les quatre coins du monde pour propager une nouvelle vision de la première religion monothéiste au monde, celle d’un islam des Lumières, comme rempart à l’obscurantisme et à l’intégrisme.

Son œuvre prolifique, ses enseignements et sa pensée, à contre-courant du discours “apologétique dominant”, en font l’un des intellectuels du Maghreb et du Moyen-Orient les plus complexes de sa génération. C’est justement cet aspect que la rencontre et les intervenants ont tenté de décortiquer. Le fondateur du dialogue interreligieux ayant eu mille et une vies, de son village natal de Taourirt Mimoun à Tizi Ouzou, à l’école des Pères-Blancs à Oran, en passant par ses études à la Sorbonne puis comme professeur ou professeur affilié dans de prestigieuses université à travers le monde.

D’emblée, sa fille Sylvie Arkoun, qui lui a consacré un récit biographique Les vies de Mohamed Arkoun, paru aux éditions Barzakh en 2015, parle d’un homme qui a toujours tenu à épargner, protéger sa famille du philosophe et islamologue qu’il était, du père. “Mon père avait consacré toute sa vie à son œuvre, elle l’avait totalement aspiré. Il ne lui restait pas beaucoup d’espace même pour en parler à sa famille. Il n’aimait pas se dévoiler et aimait cultiver ses mystères.”

Et de revenir sur la genèse de l’écriture de son livre : “Quand il a disparu, je suis revenue sur ses pas, et c’était une enquête passionnante. J’ai vraiment eu le sentiment très poignant qu’il avait accompli une œuvre essentielle, mais n’avait pas forcément su nous la communiquer, déjà à nous sa famille proche ni même à un grand nombre de personnes qui n’avaient pas la chance d’avoir eu son érudition ou d’accéder à son langage qui était extrêmement sophistiqué.” 

Sylvie Arkoun évoquera également la pensée visionnaire de son père, dont, dit-elle, une partie des pires pronostics se sont malheureusement réalisés, en référence à la décennie noire en Algérie et aux attentats de ces dix dernières années en France. Paradoxalement, sa parole donnait aussi de l’espoir : “Il laissait entrevoir des voies, des curiosités nouvelles, sur l’islam, la croyance et sur la vie commune des religions monothéistes”.

Pourtant, son parcours fut également marqué par un rejet de sa pensée par certains érudits et théologiens de renom, notamment lors de ce séminaire organisé en 1985 à Béjaïa, en présence d’El-Ghazali et El-Bouti et où il venait présenter son livre “subversif” intitulé Pour une critique de la raison islamique.

Les années 80, la déchirure avec l’Algérie 
Du “choc” de sa confrontation avec le prédicateur El-Ghazali et son bannissement du séminaire consacré à la pensée islamique, son rapport à l’Algérie ne sera plus jamais le même. “Cet épisode prémonitoire qui annonce la décennie noire va le meurtrir au plus profond et provoquera sa distanciation définitive avec l’Algérie, malheureusement ça a été une déchirure très importante”, a fait savoir Sylvie Arkoun.

Dans ce sens, Pr Aïssa Kadri est revenu sur le rôle et la responsabilité des intellectuels de sa génération, les conditions de leur constitution et de leur intervention dans l’espace public. L’instrumentalisation et le contrôle des savoirs par les États-nations, dans un contexte de crise et de radicalisation qui s’est amorcé à partir des années 80, les travaux d’Arkoun, et son intervention au séminaire de 1985 “apparaissent comme une rupture, une transgression annonciatrice de la radicalisation des tenants de l’orthodoxie religieuse”. 

La marginalisation d’Arkoun apparaît presque pour Pr Kadri comme le cheminement évident de tout intellectuel transgressif, “celui qui dérange et remet en cause les choses qui paraissent évidentes”. Par ailleurs, l’intervenant a aussi tenu à souligner le caractère maghrébin de son identité : “Il est maghrébin, comme Ibn Khaldoun, comme Ibn Rochd, ils appartiennent au Maghreb. Je crois aussi que c’est parce qu’il était blessé d’une certaine façon.

Il a eu une écoute de l’autre côté. Il s’est fait enterrer au Maghreb, mais reste maghrébin, algérien, méditerranéen.” Pour Abderrezzak Dourari, Arkoun s’était isolé non pas uniquement parce qu’il vivait en France, mais aussi par “l’appareil conceptuel abscons” qu’il avait créé. “Il était d’une difficulté telle, que très peu de gens pouvaient accéder véritablement à sa pensée.”

Entre sa marginalisation donc, son exil, autant physique qu’intérieur, et “le formidable message d’ouverture lancé à ses frères de religion”, Arkoun était cet homme à la fois admiré et incompris, dont la seule œuvre, relue à la lumière des événements de notre époque, peut encore nous révéler qui il était réellement. 

 


Yasmine Azzouz 


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