Culture La chronique de Benaouda Lebdai

“Mahamat Saleh Haroun ou l’art de fictionnaliser un vécu”

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Benaouda LEBDAI Publié 23 Février 2022 à 19:17

© D. R.
© D. R.

Mahamat Saleh Haroun est un cinéaste tchadien connu du grand public depuis sa participation au Festival de Cannes de 2011, dont il fut membre du jury du film long-métrage avec Robert de Niro, président du festival.

Il réalisa des courts-métrages comme Tan koul et Letter from New York, ainsi que de longs-métrages comme Maral Tanié en 1994, Bye Bye Africa en 1999, Daratt en 2007 et Un homme qui crie en 2010 et qui reçut le prix du Jury au Festival de Cannes.

Il tourna Grigris en 2013 et Lingui en 2021. Mahamat Saleh Haroun a écrit ses scénarios, des histoires pour écran, ce qui le mena vers l’écriture littéraire en 2017. Il publia Djibril en 2017 et Les Culs-reptiles en 2021. Sa légitimité dans le monde littéraire se confirme grâce à une imagination et un talent remarquables, un style enjoué et élégant.

Les Culs-reptiles entraînent le lecteur dans une histoire des plus délirantes qui prend sa source d’un fait vécu par un jeune de Guinée équatoriale, désigné porte-drapeau de son pays en natation, au niveau international. Dans la vie réelle, Éric Moussa Mbanien connut une célébrité éphémère pendant les jeux Olympiques de Sydney en 2000. N’ayant jamais nagé de sa vie, il devint célèbre et son histoire défia la chronique sportive.

L’expérience de Moussa Mbanien marqua Mahamat Saleh Haroun qui s’en inspira pour écrire son roman. L’imagination du romancier a donné corps à l’histoire d’Éric Moussa Mbanien devenant, dans sa fiction, Bourma Kabo, un personnage attachant avec une forte personnalité, une âme, un caractère bien trempé. Son expérience sportive est si particulière, si intense et si mouvementée qu’elle offre un récit palpitant sous la plume de Haroun.

Il s’ensuit une histoire pleine d’humour et de situations cocasses quand la direction des jeux Olympiques de Sydney décide d’inclure les sportifs africains même s’ils ne répondent pas aux critères de sélection imposés aux pays occidentaux. Le vieux capricieux, président à vie de ce pays fictif, exige de participer aux jeux Olympiques en natation alors qu’il n’y a jamais eu de piscine réglementaire dans le pays, à part une piscine dans un hôtel de luxe de la capitale. Bourma postule à l’appel du ministère des Sports.

Seul candidat, il est retenu, même s’il n’a jamais nagé dans une piscine. Ses périples sont décrits avec humour mais la richesse du texte de Haroun se retrouve aussi dans les messages politiques implicites, car derrière le récit d’une aventure sportive improbable, à la limite du ridicule, le romancier propose une pensée et une vision d’une Afrique problématique.

Le titre Les Culs-reptiles fait référence aux hommes de Torodona qui passent leur temps assis au coin des rues à regarder les gens passer. Ils sont hors du temps et hors de la société active, des oisifs qui ne voulent rien donner au pays de manière consciente ou inconsciente à cause des injustices. 

Ces hommes sont “assis au bord de la rue, au vu et au su de tous ; on ne pouvait pas les rater. Adeptes de la contemplation, ils reluquaient les passants, ne s’empêchaient pas de médire. Étranges spectateurs de leur propre vie, ils observaient le monde comme s’ils n’en faisaient pas partie. Ils commentaient les principaux événements, conversaient jusqu’à la tombée de la nuit, indifférents au temps qui file”.

Ils sont comparés à des reptiles qui passent leur temps “comme si les jours n’étaient que la répétition d’un temps circulaire”. Néanmoins, la population torodonaise se révolte pour exiger des autorités leur part du gâteau national. Durant une marche de mécontentement, le personnage Bourma se retrouve à la tête de la manifestation. Au son des bruits de bottes des autorités et des balles qui sifflent, il quitte la manifestation et décide d’aller vivre sa vie dans la capitale. Contrairement aux culs-reptiles, Bourma veut “faire mouvement” car il veut changer le cours de sa vie. Haroun fait de ce personnage un jeune Africain perdu dans cette Afrique en arrêt, alors qu’il est cultivé, lisant de grands auteurs comme Ben Okri.

Des scènes comiques et tristes à la fois dévoilent sa précarité et celle du petit peuple qui survit, dans le dénuement, la vétusté et la promiscuité. La critique de l’oligarchie nationale se lit à travers les anecdotes que vit Bourma. Le rôle du dictateur à vie du pays est dénoncé subtilement de façon sardonique. Le pays est gouverné selon l’humeur du vieux dictateur qui décide, sur un coup de tête, que le pays doit gagner aux jeux Olympiques de Sydney.

Le fonctionnaire Rigobert jette son dévolu sur Bourma, et la machine est lancée pour obéir aux ordres. Durant la compétition à Sydney, Bourma se retrouve à la une de tous les journaux du monde pour son extrême lenteur pour un 100 m ! Un Africain des sables envoyé à la défaite pour une compétition en natation. Le gaspillage de l’argent de l’État est dénoncé. La délégation qui accompagne Bourma voyage en première classe alors que le héros voyage en classe économique : une humiliation qui le révolte.

Le récit n’est pas dramatique dans le ton, mais la dérision et la légèreté sont les atouts de ce texte, d’autant plus qu’une histoire d’amour passionnel entre Bourma et Ziréga est au cœur du récit, avec des rebondissements comme la relation torride avec la sportive belge Ans Goosens à Sydney. L’échec sportif de Bourma, malgré la gloire dans les tabloïdes, fait qu’au retour au pays il est non seulement critiqué, mais complètement ignoré par le pouvoir qui lui ferme toutes les portes. Ce revirement révèle le cynisme d’un État manipulateur. 

Le feu de la révolte est alors ravivé à Torodona et les hommes reptiles se réveillent, se mettant à croire en une possible révolution pour changer leur quotidien. Roman d’aventure certes, mais roman implicitement engagé, révélant le talent de conteur de Mahamat Saleh Haroun. Sa force est de créer des scènes crues décrites avec réalisme et précision.

La critique des méfaits d’une gouvernance qui ne défend pas les intérêts du petit peuple est dévoilée de façon subtile grâce à une écriture moderne, cinématographique, revigorante. Un roman à découvrir, d’autant plus que Mahamat Saleh Haroun sera présent au Salon international du livre d’Alger, au stand Esprit Panaf, où la littérature tchadienne sera aussi en débat.

Mahamat Saleh Haroun, Les Culs-reptiles,
Paris, Gallimard, 2021.

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