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Culture / Culture

Fatma Zohra Zamoum, cinéaste

“Parkour(s) sera représenté aux oscars en 2022”

© D. R.

Native de Bordj-Ménaiel, Fatma Zohra Zamoum est auteure, cinéaste, documentariste… Artiste aux multiples talents,  les  projets  qu’elle entreprend sont concrétisés avec un goût prononcé pour l’esthétique, la recherche du sens et le travail soigné, aussi bien dans l’écriture de ses textes que dans le montage de ses réalisations. Dès 1996, elle réalise ses premiers courts métrages à l’instar de Z’har et Kedach ethabni (How big is your love). Elle est également autrice de romans, notamment Comment j’ai fumé tous mes livres paru en 2006 en France, puis réédité en Algérie en 2015. 

Liberté : Vous avez eu un parcours à deux voies ; le cinéma et l’écriture. Les deux semblent intimement liés… 

Fatma Zohra Zamoum : Venant des Beaux-Arts et des faiseurs d’images, j’ai pensé dès les années 1990 qu’il fallait apprendre à écrire ou à raconter des histoires. C’est un art de raconter des histoires, et il me fallait trouver ma langue particulière, mon lexique, ma grammaire. Et c’est comme ça que j’ai écrit deux romans et de nombreux scénarios. Et comme faire un film demande beaucoup de temps, il m’a fallu écrire des histoires à enjeux multiples pour être sûre de m’y intéresser encore au bout de 5 ans ou de 10 ans. L’écriture du scénario est une étape passionnante et elle me donne beaucoup de plaisir. C’est le moment où se construit une trame, où sont imaginés des personnages et des enjeux et c’est surtout le moment de tous les possibles.

On n’a ni budget, ni contraintes dans la tête. Le moment le plus excitant étant celui où les personnages se mettent réellement à agir et à parler selon leur nature et leur psychologie. Et souvent, les personnages m’entraînent vers une résolution de l’histoire à laquelle je n’avais pas pensé en commençant l’écriture. Quant au documentaire, c’est une autre écriture qui se fait surtout par ce que le terrain nous apprend. Donc le montage est une étape d’écriture aussi importante que la trame initiale.

Peut-on faire du cinéma en étant autodidacte ? Quel est le rôle de l’école ? De la formation ? 

Oui bien sûr, on peut faire du cinéma en tant qu’autodidacte. L’amour du cinéma est une passion réelle et quand on veut vraiment faire ça, il n’y a pas d’obstacles à apprendre et à faire son chemin dans tous les corps de métiers. Toutefois, le problème d’un langage commun entre les personnes qui ont fait des écoles de cinéma et les autodidactes existe. Souvent, ils n’ont pas vu les mêmes films, n’ont pas les mêmes références et pas du tout la même vision de l’esthétique. Et quand les autodidactes ont fait leur culture cinématographique hors des salles de cinéma, sur internet ou à la télévision cela se complique encore plus.

En réalité, les écoles de cinéma nous apprennent à voir. Ce sont des lieux de transmission, de confrontation d’idées et de compréhension de ce qu’est le cinéma. C’est une construction qui vient du savoir et non d’un shopping dans le supermarché des produits disponibles online. L’un n’empêche pas l’autre bien sûr, mais il faut raisonnablement ne pas tourner le défaut d’existence des écoles de cinéma en Algérie en miracle de performance de certains réalisateurs qui ont réussi leurs films. L’exception n’est pas la règle.

Votre nom est lié au “cinéma expérimental”. En quoi cela consiste au juste ? 

L’une des façons que j’ai trouvée dans ma pratique du cinéma pour résister au temps long de la fabrication, c’est d’avoir toujours un enjeu esthétique ou formel dans chaque film. Cela me motive de penser que chaque film est l’occasion d’une expérience esthétique ou formelle. Le cinéma expérimental est très lié aux arts plastiques et aux expérimentateurs qui ont trituré la pellicule et toutes les données d’un film pour en faire un travail plastique. Certains sont vraiment radicaux et de nos jours, leurs films sont montrés dans les cinémas des musées. 

Non seulement, ils expérimentent dans la forme, mais considèrent que l’objet du film c’est l’expérimentation elle-même. Je citerai comme exemples des réalisateurs très connus : Jonas Mekas, Stan Brakhage, Peter Kubelka, Kenneth Anger, Norman McLaren et la liste est très longue. Je ne suis pas aussi radicale qu’eux, même si j’aimerais l’être parfois. Je raconte toujours une histoire que n’importe qui peut comprendre, car le spectateur non initié m’intéresse.

Vous vous intéressez aussi à l’histoire, Azib Zamoum, une histoire de terres en est la preuve. Pourquoi ce retour au passé ?

De par ma longue formation et mon passage par l’histoire de l’art, l’histoire m’intéresse beaucoup. Et le pouvoir fictionnel de l’histoire m’intéresse également, car des choses formidables sont arrivées dans le passé et gagneraient à être actualisées pour mémoire ou pour enseignement. Car l’histoire nous donne parfois des leçons qui valent comme passé, mais dont on doit se souvenir aussi pour que cela ne se répète pas. Faire Azib Zamoum, une histoire de terres, le docu fiction, a été une opportunité que j’ai saisie plus qu’un projet pré-établi.

J’avais un projet de fiction coincé au ministère de la Culture à l’époque et donc j’ai élargi mon horizon en proposant un docu fiction à la télévision qui disposait d’un budget pour le 50e anniversaire de l’indépendance. Je trouvais que le fait de parler de l’histoire de la logique d’expropriation des terres, au XIXe siècle en Algérie après 1870, pouvait être d’utilité publique, d’autant que le sujet a été peu traité à la télévision et au cinéma. Et cela m’a passionné de faire le lien entre la petite histoire et la grande histoire, la dimension académique, la mémoire collective et la mémoire familiale. Cela m’a motivé pour écrire un scénario de fiction sur 1870 et ses conséquences, mais il en est toujours au stade du développement.

Comment est venue l’idée de votre dernier film Parkour(s) et où en êtes-vous de son inscription aux oscars ? 

L’idée était de confronter le mouvement à l’immobilité, la tradition et la modernité et d’autres dimensions annexes. Puis, j’ai trouvé cette histoire de journée de mariage où se croisent plein de personnages… En janvier 2020, j’ai reçu une proposition d’une société indienne m’engageant à proposer le film aux oscars 2021 aux catégories générales.

Leurs arguments m’ont séduite. J’ai commencé à rechercher des sponsors et des aides ici ou là pour leur répondre, mais la Covid est arrivée et cela s’est compliqué. En parallèle, j’ai proposé le film au comité algérien pour les oscars, mais ils ont choisi Héliopolis. Puis, en octobre 2020, j’ai reçu une proposition de sortie salle aux USA, et là j’ai carrément écrit à l’académie et demandé si mon film remplissait les conditions et ils m’ont dit que oui. Je l’ai donc inscrit aux catégories générales et à la musique. Malheureusement, la sortie en salle ne s’est pas confirmée par la suite et je n’ai pas réussi à trouver un minimum de financements pour la promotion. 

J’ai donc retiré le film des oscars 2021 fin janvier dernier. L’académie m’autorise à le représenter en 2022 et j’espère trouver des sponsors privés et institutionnels, car même si le film ne représentera pas “officiellement” l’Algérie, il n’en est pas moins un film algérien concourant aux oscars. La différence résidera seulement dans les catégories auxquelles il pourra conquérir, les conditions et prérequis étant les mêmes.

Que pensez-vous de la création du “secrétariat d’État chargé de la production cinématographique” au sein du ministère de la Culture et des Arts ?

Je ne sais pas quoi en penser. Je ne suis pas sûre que la multiplication des structures et des entités permette une plus grande efficacité, si c’est cela qui est recherché. J’ai eu l’occasion de rencontrer à Berlin et à Malmö des responsables de commissions nationales ou régionales norvégiennes, suédoises ou nordiques en général et ils m’ont appris qu’ils sont parfois seuls à gérer des fonds et des structures d’aide au cinéma. Ils le font en toute simplicité, de façon efficace et effective et de façon collaborative avec d’autres fonds. À mon avis, si un fonds ne suffit pas à remplir toutes les prérogatives de soutien et de développement du cinéma, au lieu de le transformer, il faut en créer d’autres régionaux ou locaux. D’autres fonds et mécanismes incitatifs au tournage, de coproduction, ou d’exonération de taxes ou de privilèges en nature ou en apport. Bref, inventer de la diversité et de la richesse. Pour qu’un montage financier devienne une opération créative au national aussi.

Comment financez-vous vos réalisations ? Avez-vous sollicité et bénéficié d’aide du Fdatic ou autre instance concernée ? 

J’ai financé le peu de films que j’ai réussi à faire depuis vingt ans grâce à mes fonds propres d’abord, puis à des fonds publics et privés, au sponsoring, au crowdfunding, au préachat des télévisions et à de la coproduction en France, au Maroc et en Algérie. J’ai obtenu le FDATIC à deux reprises, mais pour des montants que je n’ai jamais discutés et qui ne représentaient que peu sur le budget global. Mais j’ai toujours joué le jeu de ne pas faire de l’argent l’obstacle à l’existence d’un film. Mais je dois admettre qu’aujourd’hui je suis un peu fatiguée d’être à la réalisation et à la production en même temps. En tous cas, pour mon prochain film, j’ai signé avec un producteur et je vais avoir le plaisir de me concentrer sur mon métier de réalisatrice.
 

Propos recueillis par : Samira BENDRIS-OULEBSIR


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