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Culture / Culture

Tassadit Yacine, anthropologue et directrice d’études à l’EHESS

“Sa plume était au service de la cause indépendantiste”

© D.R

Durant toute sa carrière, elle aura œuvré pour immortaliser l’œuvre et la pensée de Mouloud Mammeri. L’anthropologue, qui a cofondé avec l’amusnaw la revue “Awal”, revient dans cet entretien sur l’ouvrage “La face cachée de Mammeri”, le “pillage” dont ses textes ont fait l’objet, son engagement politique lors de la guerre de libération, et le combat de sa vie : la sauvegarde de la culture kabyle.

Liberté : Les éditions Koukou viennent de rééditer un recueil d’articles et textes intitulé La face cachée de Mammeri. Comment est né ce projet avec Hafid Adnani qui l’a d’abord publié au Maroc et en France, et ultérieurement en Algérie ? 

Tassadit Yacine : Je suis en premier lieu très heureuse de voir enfin ce livre publié en Algérie, dans son pays, après une première parution aux éditions Non-lieu à Paris, et à Casablanca aux éditions La croisée des chemins. Ce projet est né à partir de discussions avec Hafid Adnani qui travaille sur les élites algériennes en période coloniale, dans le sillage de mon livre Chacal ou la ruse des dominés (éditions Casbah) et qui constatait – en le regrettant – que des publications importantes existaient et qu’elles n’étaient pas connues du grand public et surtout des Algériens à qui ce travail est destiné en premier lieu. C’est ainsi qu’il a proposé de regrouper ces articles et de les éditer en terminant par un entretien autour des rapports de genre dans la recherche. Qu’il en soit vivement remercié. Il avait constaté également que les travaux de la revue Awal, fondée par Mammeri, étaient littéralement pillés sans jamais être cités.

Pouvez-vous donner des exemples ?

Toute la partie sur Mouloud Mammeri dans la guerre a par exemple été reprise avec le titre donné par Awal sans jamais que l’on cite les sources. Les deux lettres à l’ONU m’ont été remises personnellement par un militant du FLN, d’ailleurs il n’y en a pas que deux. Je dirais autant des articles ou éditoriaux du journal des libéraux Espoir Algérie, dont peu de personnes savent ce qu’il en est réellement. Tout ça méritait (et mérite encore) d’être repris et replacé dans son contexte. La recherche dans notre pays manque de méthode et surtout d’éthique. C’est triste, surtout parce que c’est survenu juste après le décès de Mouloud Mammeri. Sans sa participation, je n’aurais pas eu l’idée de rechercher ce pan de sa trajectoire. Hafid Adnani et Michel Carassou des éditions Non-lieu ont été des moteurs pour la publication de ces textes qui sont déjà anciens pour moi.

Mammeri s’était engagé dans une “odyssée de la réappropriation”, pour citer Pierre Bourdieu. Un combat qu’il a mené seul ou presque, face à deux systèmes dominants qu’étaient le colonialisme puis les tenants du pouvoir postindépendance…

Cette question est fort intéressante et remonte peut-être loin dans son histoire et dans l’histoire collective de l’Algérie. La domination coloniale (une domination multiforme) et l’hégémonisme culturel de l’après-indépendance sont très significatifs. Le drame (qui est aussi sa chance) est d’être né dans une montagne pauvre, relativement coupée du monde (monde que représente la ville, ses cultures, etc.) et de se retrouver par la force de l’histoire enfant dans la luxuriance d’un palais royal au sens propre (à Rabat, au Maroc). 

Cette première fracture est celle de beaucoup de gens de la montagne propulsés dans un monde citadin, méprisant, discriminant etc., que nous connaissons aussi dans les villes d’Algérie. Il fallait donc pour le jeune paysan changer de langue, de mode de vie, etc. Il avait du plaisir, comme il le disait lui-même, qu’en dehors des murailles du palais, il retrouvait son monde social et culturel dans les halgas où il pouvait entendre sa langue dans les chants de troubadours (imedyazen) de l’Atlas venus amuser les citadins. Ensuite vient le collège où en sixième on enseigne toutes les civilisations (égyptienne, grecque, romaine, etc.) sauf la sienne. Il se demande alors ce que cela signifie, et pourtant Jugurtha n’était pas absent des manuels scolaires. Il est même décrit sous ses beaux traits (beau, élégant et courageux). De là commence pour lui le processus d’identification. Même s’il est respecté grâce au statut social de son oncle (qui avait un rang de vizir sous Mohammed V), il sait qu’il est dans ce lycée par accident. Dans ce lycée, disait-il, nous étions deux indigènes, un Marocain et moi-même. Ils étaient tenus d’être les meilleurs parce que leurs peuples respectifs étaient dominés. La bataille qu’ont menée les Français pour assujettir les dernières tribus libres de l’Atlas n’ont pas manqué de soulever l’indignation du jeune garçon. Les Berbères, ces premiers hommes qui ont fait l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord, sont ravalés au dernier rang : celui de primitifs, montagnards, sauvages etc., au Maroc (Chleuh), comme en Algérie (Qbayli). Il était pourtant l’un deux et il fallait redresser la barre et corriger le regard. La colonisation va introduire ses hiérarchies et ses préférences culturelles en fonction de sa vision du monde et de ses intérêts. Les nationalistes, qui ont choisi la suprématie de l’arabe et de l’islam, vont achever l’œuvre de déstructuration coloniale de façon encore plus cynique, oubliant que ces régions ont été le fer de lance de la libération du pays. Ces populations ont combattu le colonialisme dans leur langue, avec leurs propres valeurs. Mammeri avait conscience de cela, car c’était un fils de la montagne. Et immuables sont les montagnes, partout dans le monde.

Pour pouvoir transmettre sa culture, Mammeri se tourne sans cesse vers ceux qui ont entamé le combat avant lui. Ce sont par exemple les œuvres de Jean Amrouche et Si M’hand U Mhand qui le conforteront dans la nécessité de sa recherche…

Comme Amrouche, il est marqué par Jugurtha. Si Jugurtha a combattu Rome, nous pouvons aussi combattre la France, c’était cela l’idée. Ce qui est intéressant, c’est que ces élites “indigènes” sous la colonisation (même les Arabophones d’entre elles) n’ont pas cherché une figure orientale, mais les figures emblématiques, les plus anciennes dans l’histoire de ce pays. Dans une de ses conférences, Jean Amrouche disait : “Il y a sept millions de Jugurtha dans l’île tourmentée du Maghreb”, ce qui veut dire que ce sont tous des révoltés, des guerriers potentiels contre le colonisateur. Mammeri, Amrouche, Feraoun et avant eux Bensédira et  Boulifa essaient de donner une assise culturelle à leur civilisation à partir des archives orales encore vivantes… Si Mohand est une figure emblématique pour tous. Mammeri de par ses lectures (latin, grec, français) et de par son éducation qui prend sa source dans un village kabyle (Taourirt Mimoun, microcosme du savoir kabyle ancestral), au palais royal du Maroc, au lycée Bugeaud d’Alger, au lycée Louis-Le-Grand de Paris et aussi pendant la Seconde Guerre mondiale (à travers la rencontre avec d’autres Berbères, des Rifains et des Chenouis notamment), avait, à partir de ces riches héritages, suffisamment de connaissances, d’exemples et enfin d’outils pour travailler sur sa propre langue et surtout sur sa littérature.

Il deviendra à son tour, comme il se décrit lui-même “le dernier maillon d’une chaîne qui pouvait lâcher”. Sans Mammeri, la culture berbère telle que nous la connaissons aujourd’hui n’aurait pu être la même ? 

Mammeri a eu la chance par rapport à Feraoun par exemple, d’avoir bénéficié d’une culture “sur le tas” héritée dès son enfance (son père était poète et amusnaw, son grand-père Arezki également et pas seulement...) et le passage par le lycée Louis-Le-Grand qui est un lycée d’élites, comme Derrida, Césaire, Dumézil, Claudel et bien d’autres, dans un cursus de lettres classiques, lui a donné les meilleurs outils pour étudier cette littérature avec un grand L et non de façon “folklorique”. De plus, pour avoir survécu à la guerre (ce n’est pas le cas de Feraoun), il a eu plus de temps et de moyens, fussent-ils modiques, pour donner un statut à cet héritage ancestral en l’inscrivant dans la recherche scientifique. Mammeri a réalisé ce que Amrouche recommandait dans la préface aux Chants berbères de Kabylie en 1939, il fallait que cette tradition ne se perde pas, il fallait l’inscrire dans le patrimoine universel. Mouloud Mammeri a pris conscience de l’importance de la sauvegarde et de l’officialisation de cette culture. Dans Poèmes kabyles anciens, il est allé plus loin que dans les isefra : ancrer la culture kabyle (et berbère) dans une conception plus large de la culture.

Dans le livre nous découvrons aussi vos entretiens sur la question identitaire, la guerre, la politique… Quel souvenir gardez-vous de ces échanges, qui nous font connaître un autre aspect de l’amusnaw ? 

Ces entretiens sont des paroles sur le vif, elles sont spontanées, authentiques, elles ont donc conservé toute leur fraîcheur. Il ne s’adressait pas à un inconnu, mais à quelqu’un de l’intérieur, engagé sur ces questions. Il fallait le pousser à se découvrir et à parler de lui-même, non pas sous les traits du héros, mais ceux de l’homme, dans sa puissance et sa vulnérabilité. Très modeste et parfois timide, il ne parlait jamais de lui-même. Comme dirait Bourdieu, “il n’aimait pas dire ce qu’il avait envie de cacher”. Ces épisodes de la guerre, nous les ignorions tous. Il a laissé planer parmi nous (les gens qui travaillaient avec lui) cette idée qu’il n’avait pas participé à la guerre de Libération et que c’était un “francisé”, un bourgeois “planqué” dans sa villa d’El-Biar. Il faut savoir que dans les années 1970-1980 très peu d’informations circulaient. Seules la rumeur et la propagande de l’idéologie avaient cours. De Mammeri nous ne savions rien en dehors de ce que disaient El Moudjahid et les gens qu’on pouvait rencontrer.  Quelle fut ma surprise, par exemple, lorsque, dernièrement, par le biais d’une de mes amies (Monique de Saint-Martin), j’ai découvert que Mammeri, au moment où il était président de l’association écrivains algériens (dont Jean Sénac était le secrétaire général), œuvrait à Moscou pour créer un mouvement littéraire afro-asiatique dans lequel s’inscrirait l’Algérie. La lutte pour une émancipation du joug colonial dépassait les espaces. Cela visait une union des dominés sous l’égide du bloc Est sans être communiste naturellement. Ce qui peut paraître aujourd’hui invraisemblable. Il en est de même pour Amrouche. J’étais persuadée qu’il était partisan de l’Algérie française. Une idée ancrée à cause du bourrage de crâne que j’ai subi. Il a fallu que je sois en France et que je fasse de la recherche pour découvrir – à ma grande honte - que c’était le contraire. Voilà ce que sont les méfaits, les dégâts d’un formatage idéologique des cerveaux. On a donné une image fausse des intellectuels algériens qui, en réalité, avaient une stature internationale. Pour finir, je garde un souvenir ému de ces entretiens, car au moment où je les avais faits, j’ignorais ce qu’il allait advenir de lui, de moi, de l’Algérie…

Mammeri, même s’il s’était engagé durant la guerre dans la dénonciation des crimes coloniaux n’avait pourtant jamais adhéré à un parti, préférant sa liberté et probité intellectuelles. Est-ce cela qui a forgé sa stature, in fine ?

Mammeri était un homme engagé, mais pas un militant… Comme on l’a montré dans ce livre (dans les annexes), il avait largement pris conscience de la nécessité de l’indépendance. Il avait contacté Chawqi Mostefai avec Ouali Bennai pour proposer des axes de réflexion, en 1945 ! Cela ne l’a jamais quitté. Même pendant la guerre, Mouloud Mammeri a mis sa plume au service du FLN sans être embrigadé dans ses rangs. Sa pensée et son action pour la libération relèvent de convictions profondes d’un intellectuel libre et non d’un intellectuel “organique”.  Pour répondre de façon précise, il n’a jamais adhéré à aucun parti ni pendant la guerre ni encore moins après la guerre.  Mammeri était un humaniste, un intellectuel au sens premier, c’est précisément cette liberté de penser qui a fait de lui ce qu’il a été et c’est  cette merveilleuse image que nous gardons de lui encore.

 

 

Propos recueillis par : Yasmine Azzouz 


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