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Économie / Actualités

Mourad Goumiri, économiste

“Transformer le déficit commercial avec la Chine en ligne de crédit”

© Archives/Liberté

Liberté : Depuis 2013, la Chine est devenue le premier fournisseur de l’Algérie. Le pays exporte vers l’Algérie environ 8 milliards de dollars annuellement, alors qu’il ne nous achète rien ou quasiment rien. Les volumes de marchandises en provenance de la Chine continuaient de grimper ces dernières années pendant que les importations depuis les autres partenaires, notamment européens, baissaient. Comment expliquez-vous ces contrastes ?
Mourad Goumiri :
La structure de nos exportations, comme tout le monde le sait, est essentiellement constituée d'hydrocarbures (gaz et pétrole) et de produits dérivés d'hydrocarbures, ce qui signifie que c'est dans ce contexte que l'on pourrait exporter en Chine nos produits. 
Or, l'éloignement du marché chinois est un handicap, puisque la Chine importe beaucoup d'hydrocarbures dans les pays limitrophes comme la Russie, l'Indonésie et les pays du Golfe, beaucoup plus proches du marché chinois que l'Algérie, ce qui explique en partie le déficit structurel de notre balance commerciale avec ce pays. 
Des mesures de compensation doivent être mises en œuvre pour tenter de remédier à ce problème, ce qui nécessite un travail à moyen et à long termes comme la transformation du déficit en ligne de crédit à long terme (20 ans) et à des conditions et des taux attractifs (inférieurs aux taux du marché international). 
Une négociation au plus haut niveau et stratégique doit être initiée sans délai.

La Chine est le premier fournisseur de l’Algérie, mais elle est loin d’être le premier investisseur dans le pays. Elle reste essentiellement présente dans les projets d’infrastructures en Algérie, raflant d’importantes parts de la commande publique. Dans les secteurs de production, les entreprises chinoises sont quasiment inexistantes. Cette politique de vente directe et/ou de présence dans les projets d’infrastructures adoptée par la Chine en Algérie est-elle la même partout à travers le monde ?
La stratégie de la Chine en Afrique et en Algérie est pratiquement la même, puisque la Chine investit massivement dans les grands projets d'infrastructure, mais également dans l'agriculture directement en louant ou en achetant des terres agricoles qu'elle met en valeur (Éthiopie, Kenya...). 
Il serait donc urgent pour notre pays de changer de stratégie en proposant à la Chine d'investir dans des projets de transformation (agroalimentaire, minerais, médicaments...) et de montage (construction mécanique et machines, outils, téléphonie...) à l'instar d'autres pays comme la Turquie, de manière à réduire les importations de produits finis.  

La Chine a raflé depuis peu deux autres grands marchés en Algérie, à savoir l’exploitation des gisements de phosphate de la région de Tébessa et la construction du port d’El-Hamdania à Cherchell. La façon dont ces projets seront financés et gérés n’est toujours pas annoncée. La Chine devait participer au financement à travers des crédits que les banques chinoises devaient accorder à l’Algérie, mais aucun détail n’a été fourni sur cette opération. À qui profite, selon vous, cette opacité qui entoure ces marchés, voire d’autres par le passé, à l’instar de l’autoroute Est-Ouest qui s’est soldée par un scandale de corruption ?
Il faudrait ajouter à cette liste l'exploitation du gisement de fer de Gara Djebilet. 
La création d'un Fonds d'investissement est hautement nécessaire, mais il ne peut être qu'étatique, car les banques, même chinoises, ne pourraient prendre en charge ce genre de projet. Quant à l'opacité et à la corruption, dans la signature des marchés, elles se sont généralisées et étendues à tous les pays. 
Le problème est d'abord intérieur ; les Chinois et les autres acteurs étrangers n'obéissent qu'aux injonctions des partenaires algériens qui exigent des commissions pour choisir les partenaires et signer des marchés. Il ne faut donc pas le leur reprocher, mais balayer d'abord devant nos propres portes. 

N’était-il pas temps de changer les termes du partenariat avec la Chine en privilégiant l’investissement direct plutôt que le commerce, comme c’est le cas entre la Chine et le Maroc, où le groupe chinois Haite contribuera avec un investissement de 10 milliards de dollars sur les dix prochaines années dans le développement d’une ville technologique à Tanger ?
Il ne faut pas demander aux partenaires étrangers de définir les stratégies que notre pays souhaite mettre en œuvre. Il faut que nous définissions nous-mêmes les grandes lignes de ces dernières, puis de proposer aux étrangers un partenariat gagnant-gagnant. 
La Chine, dans le déploiement de sa stratégie économique, dite de la “route de la soie”, n'hésitera pas à nous accompagner, elle en a la volonté politique, depuis notre guerre d'indépendance et les moyens financiers qui l'accompagnent.

Propos recueillis par :  A. Titouche


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