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Économie / Actualités

MOHAMED BOUCHAKOUR, ÉCONOMISTE

“UNE CONVERGENCE RAPIDE DES FORCES VIVES SORTIRAIT L’ALGÉRIE DE LA CRISE”

© D. R.

L’économiste Mohamed Bouchakour explique, dans l’entretien qui suit, que la notion de sécurité nationale est utilisée de manière excessive contre des forces sociales et politiques qui ne demandent rien d’autres que d’opérer des changements  salutaires.  L’expert  cite  quatre  volets  de  la sécurité nationale qui sont hautement stratégiques : l’énergie, l’alimentation, l’eau et le financement externe.

Liberté :  Quel  constat  faites-vous  de  la  situation  qui  prévaut aujourd’hui en Algérie ?
Mohamed Bouchakour : Depuis une vingtaine d’années, l’Algérie est entrée dans une crise qui a longtemps été masquée et amortie par la perfusion de la rente des hydrocarbures, mais qui s’est insidieusement généralisée à tous les secteurs et à tous les niveaux. Avec la chute des prix du pétrole de juin 2014, l’assèchement en cours des réserves de changes, le bras de fer politique et le bug institutionnel autour de la succession d’Abdelaziz Bouteflika, puis le contexte de la pandémie de Covid-19, cette crise a atteint son acuité maximum. Le pays s’enfonce, comme pris dans des sables mouvants. L’immobilisme pas plus que la gesticulation ne sont d’aucun salut. 

Le gouvernement a annoncé  un  plan  de  relance  pour  une  nouvelle économie. Ce plan est-il réalisable ? 
Très concrètement et au-delà des discours velléitaires et soporifiques, la simple observation de la réalité indique que nous n’avons plus le temps pour un énième plan, un énième échec, car à présent, le dénouement de la crise actuelle est très proche. Le hic est qu’il va se faire “par le bas”. Le pays entier est quasiment à l’arrêt depuis des mois, des années, voire depuis 3 à 4 décennies. Tous les secteurs, tous sans exception aucune, y compris ceux qui sont les mieux placés pour s’imposer ou devenir des centres de profit, voient leurs capacités s’effriter ou, dans le meilleur des cas, résistent et se contentent seulement de vivoter dans leur routine. Force est de constater qu’en matière d’innovation dans le domaine des modèles de croissance, il est assez difficile de faire pire ! 

Les  impératifs  de  sécurité  nationale, souvent  mis  en  avant  par les décideurs,  n’aggravent-ils pas la crise ?
Personne n’oserait contester un tel impératif. Mais, il se trouve que la vision qui prévaut sur la question pose un gros problème. Elle est décalée par rapport aux périls actuels. En effet, le tout sécuritaire se limite, en fait, au Hirak. Une répression injustifiée s’abat contre ses marcheurs, ses facebookeurs, ses activistes de la société civile, ses militants politiques partisans et non-partisans, c’est-à-dire contre des forces sociales et politiques qui sont pacifiques. Et, c’est là où cette répression est également décalée, voire dangereuse. Le caractère arbitraire, de plus en plus assumé avec lequel la répression est déployée fait qu’elle travaille contre ce qu’elle prétend précisément défendre : la sécurité nationale. En prenant comme cible le Hirak, elle s’abat sur des forces sociales et politiques qui ne font, en fait, que réclamer des changements de fonds légitimes et salutaires pour ce que j’appellerais une sortie de crise “par le haut”. De plus, elle réduit à néant toute possibilité de solution négociée qui permettrait de resserrer les rangs de la Nation. Elle risque aussi d’annihiler à jamais toute chance de voir se rétablir un lien quelconque entre gouvernants et gouvernés. 
En clair, qu’on voudrait mettre le pays en péril, on ne s’y prendrait pas autrement. N’eût été la sagesse populaire qui a prévalu au niveau de l’esprit du Hirak, cette répression aurait déjà propulsé l’Algérie dans des confrontations aux conséquences beaucoup plus incontrôlables et graves que celles d’Octobre 1988. La crise économique actuelle n’en est qu’à ses débuts et les voix discordantes ainsi que la grogne populaire vont très certainement continuer à monter. Le choix politique du tout répressif contre toute voix discordante “d’où qu’elle vienne” est économiquement coûteux. Cette perspective est tout simplement explosive, car, dans le même temps, les ressources financières du pays se font de plus en plus rares, tandis que des besoins d’investissement considérables dans les secteurs autres que sécuritaires se font plus urgents. 

Quels secteurs devraient être soutenus en priorité ? 
Tous à l’exception des infrastructures de base pour lesquelles le pays a engrangé, dans l’ensemble, des réalisations notables. Sinon tout le reste a stagné, voire reculé : l’industrie, l’agriculture, les transports, le tourisme, l’éducation dans tous ses paliers, la santé publique, l’énergie, l’eau, la recherche scientifique, les TIC, l’économie de la connaissance, etc. 
En matière de stratégie, il est notoirement admis qu’en toute circonstance, et plus encore en période de crise, il est indiqué de saisir et d’exploiter les opportunités offertes, tout en s’efforçant de neutraliser et de réduire les contraintes et menaces. Le plus débutant des stratèges le sait. Chez nous, c’est la démarche contraire qui est suivie. On tourne le dos, voire on dilapide les opportunités qui restent à notre portée, on lamine les atouts dont on dispose et on s’acharne à aggraver les contraintes et les menaces. 

Comment appréhendez-vous la notion de sécurité nationale ? 
Aujourd’hui, en dehors des domaines qui relèvent du secteur strictement militaire, comme par exemple, mais pas seulement, la neutralisation des menaces aux frontières, il existe quatre volets de la sécurité nationale qui sont hautement stratégiques : celui de l’énergie, celui de l’alimentation, celui de l’eau et celui du financement externe. Je mets ici de côté un cinquième domaine qui est celui de la sécurité numérique. 
Tous les experts et les observateurs avertis vous le diront : si dans ces quatre domaines, des politiques fortes ne sont pas engagées immédiatement et toutes affaires cessantes, dans 2 à 3 ans, tout au plus, nous ne serons plus en mesure d’assurer ni notre approvisionnement énergétique, ni nos importations les plus incompressibles, ni, par conséquent, notre alimentation de base et encore moins le fonctionnement minimal de ce qui reste de notre économie, dont en particulier son approvisionnement en eau. La précarisation sociale qui s’ensuivra ne manquera pas de se généraliser et de radicaliser la contestation populaire. Ce nouvel “état des lieux” marquera ce que j’appelle la sortie de crise “par le bas”. 
L’Algérie tombera brutalement dans le palier du groupe des pays les moins avancés, avec tout ce que cela entraîne comme vulnérabilités nouvelles qui viendront s’ajouter aux anciennes dans un contexte international toujours plus hostile et impitoyable vis-à-vis des plus faibles. Ce sera une nouvelle ère dans la longue histoire d’Algérie. 
Dans de telles conditions, plus aucun régime politique ne pourra prétendre à une quelconque légitimité, ni profiter d’une quelconque marge de manœuvre pour sauver ce qui pourrait encore l’être. De l’Algérie, il ne resterait alors que les attributs apparents de la souveraineté : un emblème et un hymne hérités des martyrs de la guerre de Libération nationale, une monnaie nationale de singe et des pseudo-institutions vides de substance, destinées juste à servir d’interface de façade avec le reste du monde. Ces attributs apparents sont déjà là, mais à côté de quelques atouts et d’un sursis précieux mais très court que nous sommes en train de dilapider. Cette sortie de crise “par le bas” est imminente. Elle installera le pays dans “autre chose” avec ses repères propres et ses formes particulières de stabilité et d’instabilité. 

L’espoir d’une sortie de crise “par le haut” est-il encore permis ?
La condition essentielle d’une issue résiderait dans la convergence très rapide de tout ce que ce pays recèle de forces vives patriotiques, sans exclusive aucune, et leur mise en mouvement pour placer le pays sur les rails de son accession au rang de pays émergents et de puissance économique régionale. Ce serait là le seul rempart réellement efficace capable de donner son seul vrai contenu à la notion tant galvaudée de sécurité nationale, et soustraire le pays à ses graves vulnérabilités et menaces ; celles d’aujourd’hui et celles de demain. 
La sécurité nationale est ici à considérer non pas sous l’angle du tout répressif, mais comme un mix sécuritaire dont la clé de voûte réside au contraire dans l’unité du peuple autour de gouvernants légitimes et crédibles. Elle serait encore plus solide si ces gouvernants parvenaient à libérer le potentiel de ce peuple et à le canaliser de sorte à hisser la nation au rang de puissance régionale respectée pour ce qu’elle pèsera réellement dans le concert des nations. 

Comment procéder pour mettre le pays sur les bons rails ?
Les réponses à cette question sont dans l’ensemble assez simples sur le plan technique dès lors que l’on peut encore mobiliser les compétences et les ressources nécessaires. Mais, dans les conditions actuelles, le seul débat qui présente un intérêt se résume à une seule interrogation : est-il encore possible de stopper cette descente aux enfers dans laquelle le pays est aujourd’hui précipité ?
 

Propos recueillis par : YOUCEF SALAMI


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