L’International Riadh Sidaoui, président du Centre arabe d’analyse politique et sociale de Genève

“En Tunisie, la démocratie est un acquis”

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Amar RAFA Publié 04 Août 2021 à 18:30

© D.R
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Dans cet entretien, le politique Riadh Sidaoui revient sur les dernières décisions prises par le président tunisien Kais Saïed de geler l’activité du Parlement et de limoger le chef du gouvernement, qu’il a expliquées par le fait que le pays était face à un danger imminent et qu’il a voulu mettre fin à l’anarchie qui régnait en Tunisie, notamment au Parlement.

Liberté : Le président Kais Saïed a pris les décisions de limoger le chef du gouvernement et de geler les activités du Parlement durant 30 jours. à quoi obéissent-elles d’après vous ?
Riadh Sidaoui :
Le président Kais Saïed est tout d’abord un professeur de droit constitutionnel qui a été élu par 72% des électeurs tunisiens. Donc, il a la légitimité rationnelle, comme disait Max Weber, des élections. Il a la légitimité charismatique aussi. Il a déjà deux légitimités, puis il est légal. Ce qu’il a fait, c’est appliquer l’article 80 de la Constitution qui stipule que quand le pays est face à un danger imminent qui pourrait menacer l’existence de l’État tunisien et de la société tunisienne, le président de la République a le droit d’activer l’article 80, donc avoir le pouvoir. Parce que le système politique tunisien est un système parlementaire. Certes le Président est élu directement au suffrage universel, mais il n’a pas de pouvoirs. Ses prérogatives sont limitées uniquement aux affaires étrangères et à la défense. Quand il active l’article 80, le système tunisien devient pratiquement un système présidentiel. Et le président de la République aura tous les pouvoirs durant 30 jours. Donc, il a ouvert immédiatement un front contre la corruption, qui est une institution en Tunisie. La corruption politique et celle des hommes d’affaires sont unifiées, parce que le mécanisme politico-économique en Tunisie est géré par cette corruption. Kais Saïed, le juriste, a voulu, un certain moment, donné mettre fin à l’anarchie qui régnait en Tunisie, à l’anarchie du Parlement. Nous savons bien qu’au sein de ce Parlement, il y a eu des bagarres même physiques, sans parler des insultes et de l’absence de débats à cause des violences. Cela s’est déroulé à l’issue des manifestations populaires du 25 juillet, de la troisième force en Tunisie, qui ne sont pas à mettre à l’actif des partis politiques mais souvent des jeunes qui ont été marginalisés par toutes les mesures de l’économie sauvage du FMI depuis 2011 jusqu’à nos jours. Les manifestants ont ciblé les sièges d’Ennahdha, un parti islamiste mais dont les pratiques sont celles d’un parti de droite, lié au capitalisme mondial. 

Justement, Ennahdha a qualifié ces décisions de coup d’État constitutionnel et a appelé à rétablir dans les plus brefs délais l’activité du Parlement. Ne pensez-vous pas que ces décisions étaient destinées en premier lieu à contrer l’influence de ce parti dans la société ?
La mise en application de l’article 80 de la Constitution ne visait pas ce parti. 
D’ailleurs, à ce jour, les personnalités arrêtées ne sont pas d’Ennahdha, mais d’autres formations politiques. Le parti Ennahdha lui-même est aussi divisé à propos de l’acte du président Kais Saïed. Samir Dilou, député et haut dirigeant du parti Ennahdha et Abdelatif el-Mekki affirment comprendre ce qu’a fait le président Saïed. 
Reste Rached Ghannouchi, il est patron d'Ennahdha depuis 40 ans, mais un dictateur dans son propre parti parce qu’il n'a pas voulu passer le flambeau à la jeune génération. Nous savons bien qu'il y a des conflits qui sont devenus visibles aujourd'hui, surtout avec la jeunesse du mouvement qui exige que Rached Ghannouchi quitte la présidence du parti. Il faut savoir aussi qu'Ennahdha est divisé, et peut-être que Rached Ghannouchi est la victime de l'acte du président Kais Saïed mais, est contre la situation générale, pas contre Ennahdha 

Après avoir appelé à un rassemblement de protestation devant le parlement qui n'a pas réussi à drainer beaucoup de ses fidèles, ne pensez-vous pas que le parti Ennahdha est en perte de vitesse ? 
Absolument, le rassemblement était un fiasco général. Rached Ghannouchi a appelé ses partisans à une rassemblement devant le Parlement, mais il n’y avait que quelques dizaines pas plus et étaient beaucoup moins nombreux que les partisans de Kais Saïed et ses partisans de “la révolution dans la révolution”, comme je le constate. 
Ceci pour reprendre l’expression de Régis Debray. Donc, il a appelé les masses de son mouvement à le soutenir, mais elles ne sont pas venues. Puis il a donné deux interviews à la “Corriere de la Sierra” et à l’Agence France presse en disant que des dizaines de milliers de personnes sont mobilisées pour défendre la démocratie, mais il ne faut pas le faire pour le moment. Mais, si je ne revenais pas à la présidence du Parlement, il y aurait des manifestations énormes contre le président Saïed. En plus, il utilise la même méthode de chantage par Erdogan contre l’Europe, en disant que cela va continuer de cette façon en Tunisie, vous les Européens, vous allez avoir 500 000 émigrés tunisiens. Je pense qu‘Ennahdha a beaucoup perdu au plan pratique. Certes, on ne sait pas si c’était un parti politique d’opposition, et quels étaient ses choix économiques, mais après l’exercice de pouvoir, on a constaté que c’était un parti de droite qui applique les recettes du FMI à la lettre. 
La preuve, a chaque élection, ce parti perd des sièges. En 2011, il a eu 89 sièges. En 2014, il en a eu 69 et 52 sièges en 2019. Il faut souligner qu’Ennahdha n’a même pas un quart de sièges au Parlement qui en compte 217. Lors du sursaut du 25 juillet, c’est cette jeunesse tunisienne désespérée qui n’a rien trouvé de positif pendant les 10 ans d’exercice du pouvoir qui s’est révoltée. 
Ajouter à cela la catastrophe sanitaire de la Covid-19. Donc le danger est imminent et Kais Saïed devait agir et de prendre une décision historique.  

À la suite de ses décisions, M. Saïed a engagé un dialogue avec des organisations de la société civile, notamment patronales, duquel ont été exclus les partis. C’est quoi son objectif ? Y aurait-il une recomposition du champ politique en vue ?   
Je pense que l’Union générale des travailleurs tunisiens par exemple, qui compte environ un million d’adhérents, est le parti le plus fort en Tunisie et est plus puissant que les partis politiques. Les patrons de l’industrie et du commerce aussi. Donc, il a ouvert le dialogue avec la société civile, parce que ce ne sont pas des acteurs politiques directs. Mais, on va voir ce qui va se passer pendant ces 30 jours. Et est-ce qu’il va encore renouveler le mandat ou normaliser la vie parlementaire ? Mais, il fait souligner aussi que le système parlementaire tunisien est dans l’impasse totale. Ses problèmes sont d’ordre structurel et pas conjoncturels. Ce qui a fait qu’en 10 ans, on a eu 10 gouvernements, et parfois les ministres ne restent pas à leur poste plus d’un ou de deux mois. Le système parlementaire a un défaut et une qualité. D’un côté, c’est une garantie contre le retour de la dictature, le culte des personnes et le pouvoir centralisé. Mais d’un autre côté, il ya l’instabilité. La preuve, les trois pays arabes qui ont choisi le système parlementaire font face à des problèmes. Que cela soit les régimes irakien, libanais ou tunisien. 
D’ailleurs d’autres pays ont changé leur système parlementaire vers le présidentiel, parce qu’ils ont constaté qu’il empêche toute stabilité. À l’exemple de ce qu’a fait Charles de Gaulle avec son référendum lors de la Ve république. C’est la même chose qu’a faite Erdogan qui a changé le système politique vers un système présidentiel. 

Pensez-vous qu’il y a une volonté chez le président Kais Saïed d’aller vers le système présidentiel ? 
Oui, il l’a dit à plusieurs fois que ce système ne fonctionne pas. Que ni le système électoral ni le système politique ne fonctionnaient, donc il faut les changer. Évidemment à travers un référendum comme l’a fait Erdogan et de Gaulle. 

Mais, pour l’instant Kais Saïed tarde à nommer un chef du gouvernement. Quelles  difficultés rencontre-t-il ?  
En 10 jours, ce n’est pas facile de former un gouvernement et c’est pour cela qu’il est en dialogue permanent avec les acteurs de la société tunisienne. Donc, il faut trouver un gouvernement de compétences surtout économiques, parce que l’économie tunisienne est dans le chaos total, et peut-être aussi élargir la consultation afin de composer un gouvernement acceptable par les partis politiques et par la population. Ce retard est, pour moi, technique.  

Suite à ces décisions de limogeages et d’arrestations, les Tunisiens craignent le retour à la répression. 
Considérez-vous aussi que la démocratie tunisienne est en danger ? 

Pas du tout, ce ne sont pas les Tunisiens qui s’en sont plaints mais les partisans de Ghannouchi qui travaillent sur les réseaux sociaux. Toutes ces arrestations concernent surtout des corrompus et dont on a retiré l’immunité parlementaire. On sait bien qu’il y a des personnalités qui sont impliquées dans la corruption et a touché même des ministres dont celui de l’Enseignement supérieur et le chef de l’organisation de lutte contre la corruption. Donc, Saïed a déclenché une guerre contre la mafia avec le soutien du peuple.

Quelles sont les prochaines décisions de Saïed et quelles sont les perspectives tunisiennes ? 
La démocratie et la liberté sont des acquis en Tunisie. La Tunisie cherche la voie du décollage économique pour la prospérité du peuple. Parce que si la démocratie égale la misère, la pauvreté et la chute du pouvoir d’achat de la classe moyenne, elle n’est plus une démocratie. Son objectif est le confort des citoyens. Donc chercher une stabilité politique et éviter l’anarchie et la paralysie causées par ce système parlementaire tunisien. Donc, les perspectives sont bonnes pour la Tunisie aux plans économique, politique et démocratique. 

Entretien réalisé par : Amar Rafa

 

 

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