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A la une / Reportage

IL EST SACRÉ VILLAGE LE PLUS PROPRE DE TIZI OUZOU

AZRA,UN CHEF-D’OEUVRE CITOYEN

© Liberté

Dans ce petit village de la Kabylie maritime, l’art et la propreté règnent en maître. Entre fresques, peintures, niches pour le tri sélectif, pots et allées fleuris, chaque pierre, plastique et vieil objet est transformé en œuvre d’art. Un musée à ciel ouvert.

La colline délimitant les frontières naturelles entre Boudjima et Tigzirt venait à peine d’être franchie suivant un dédale de routes secondaires, qui permet de faire l’économie du classique, long et éprouvant, détour par l’antique Omnium, que voilà, après quelques minutes de descente, un imposant panneau, planté sur la droite d’une bifurcation assez discrète, indique que nous sommes déjà à Azra. Blotti au flanc d’une colline et abrité par une espèce de large banquette plate, ce petit village, issu du fractionnement en quatre du grand arch de Tifra qui totalisait 5 à 6 000 habitants, offre une vue aussi imprenable qu’apaisante sur tout le littoral tigzirtois sur lequel, étant le plus haut, il semble veiller en sentinelle.  Il est 10h passées, et ce village qui compte un millier d’habitants dort encore d’un sommeil profond, et certainement apaisé, en cette matinée printanière du premier jour du Ramadhan. La grande place centrale sur laquelle souffle encore une fraîche brise de mer est déserte et silencieuse. Puis apparaît enfin un homme, traînant derrière lui un gros et large sac dans lequel il commence à vider les bacs, aux couleurs différentes, réservés aux déchets.

Djamel, la quarantaine, est finalement un habitant d’un village voisin qui vient, dit-il, tous les trois à quatre jours pour récupérer les déchets en plastique et en aluminium qu’il revend à un transformateur établi à Tala Athmane. Les habitants ? Il fallait encore patienter. “Ils ont veillé à faire la fête”, nous glisse un enfant de passage, encore somnolant. Azra venait, en effet, d’être sacré village le plus propre de la wilaya de Tizi Ouzou, à la faveur de la 8e édition du concours Rabah-Aïssat, qu’organise annuellement l’APW de Tizi Ouzou, et, dans leur explosion de joie, ses habitants ont naturellement poursuivi la célébration de leurs sacrifices récompensés jusqu’à tard dans la soirée. 

Le soleil est au zénith lorsque les premiers habitants commencent enfin à apparaître sur le grand espace de tajmaât, où une partie a été aménagée sous forme d’un immense chapiteau pour pouvoir abriter les activités en cas de conditions météorologiques peu favorables.  Le premier d’entre eux, c’est Hend Tasiguabouamza. Fier et euphorique, ce jeune diplômé en master II dans les énergies et néanmoins membre du comité de village, nous propose, sans attendre, de nous faire visiter son village, qui est désormais définitivement sorti de l’anonymat. Les ruelles larges, bitumées et tracées que nous empruntons pour visiter les quatre quartiers du village, tout comme les autres coins et recoins, dévoilent tour à tour la grande hospitalité des habitants, mais surtout une infinie de petits trésors, fruit du génie créatif de ces hommes et de ces femmes qui ont, trois ans durant, investi toute leur énergie pour enfin nous présenter ce village d’exception qui a su allier modernité et traditions.

Ce village, où l’art et la propreté règnent en maître depuis son entrée jusqu’à son autre bout, on en voit partout des fresques, des peintures, des niches pour le tri sélectif, des pots et des allées entièrement fleuris. Dans ce village, chaque pierre, plastique et vieil objet est transformé en œuvre d’art.  Un musée à ciel ouvert. “Notre village ne compte même pas de décharge, et c’est un de nos atouts pour remporter ce concours. Nos déchets sont triés, et tout ce qui est récupérable est envoyé aux transformateurs et les déchets organiques sont compostés. Nous avons ramené des composteurs que nous avons distribués aux foyers, et des universitaires spécialisés sont venus en deux fois pour former les habitants au compostage”, nous explique notre guide. Mais, visiblement, le secret du succès de ce village ne s’arrête pas à la question environnementale. 

Azra a de sérieux autres arguments. Même l’homogénéité architecturale des maisons qui bordent ces ruelles n’est pas sans rajouter à son charme déjà envoûtant. Avec ses villas qui en disent long sur l’aisance de ses habitants et ses maisons qui ne se serrent point les unes contre les autres comme on en voit partout en Kabylie, mais qui sont pour la plupart séparées par des jardins potagers et autres espaces verdoyants, Azra offre les allures plutôt d’un village suisse.

Le décor est complété par un vestige historique datant de l’époque coloniale. Cet ancien post avancé de l’armée française est situé à Tighilt n Azra, au milieu de plusieurs somptueuses villas, toutes de couleur blanche, et en arrière-plan desquelles on aperçoit à l’horizon le bleu azur de la mer Méditerranée. Cet imposant point de surveillance domine toute la vallée. Il constitue la preuve de la position stratégique qu’occupe le village. “Tagarit : l’histoire de sa construction remonte à l’époque coloniale. Suite à l’attaque de ce poste avancé par l’ALN avec la participation de certains villageois, le 4 octobre 1957, l’armée française obligea les habitants du village à la construire en 1958 afin d’assurer un point de surveillance stratégique, dominant tous les villages limitrophes”, est-il écrit sur ce vestige, aujourd’hui, restauré par les habitants et où on peut s’abreuver d’un chapitre de l’histoire du grand arch de Tifra qui a donné à la révolution 57 martyrs. En ce sens, le comité de village a mis sur pied une commission dédiée à l’histoire afin de recueillir et de vérifier tous les faits historiques qui ont eu lieu dans l’ancien grand village de Tifra, où ses habitants se sont installés, selon une brochure présentée sur place, à la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle.

Un musée de la forge en projet
Au fil de notre tournée, notre guide nous fait découvrir également le quartier dit Ihedadène, dont le nom est tiré de l’ancien métier des habitants de ce quartier, à savoir la forge. Dans ce quartier, le village envisage d’ouvrir un musée de la forge où sera exposé tout le matériel utilisé autrefois dans ce métier, aujourd’hui complètement disparu. Stakel, un homme prénommé ainsi par les maquisards de retour des maquis à l’indépendance, pour avoir été l’enfant qui est né avec l’indépendance, nous a, ainsi, montré même une ancienne maison qui va éventuellement abriter ce musée. 

Au bout de ce quartier où la route est sans issue, une fontaine réalisée en 1937 et renforcée avec un nouveau forage et des puits fonctionnant à l’aide d’une pompe artisanale permet au village de se mettre à l’abri de toute pénurie d’eau, y compris pendant les grosses chaleurs estivales. Même un bassin pour le lavage du linge y est prévu sur place. “Ici nous ne connaissons pas de pénurie d’eau. Même les habitants des villages voisins et des étrangers viennent en été pour se servir”, nous dira, sourire aux lèvres, un homme âgé de 82 ans et que tous les villageois appellent affectueusement Dda Lounès. 

Au centre du village, trône également sur une banquette surplombant la grande placette un manège pour enfants à l’entrée duquel les règles d’utilisation instaurées renseignent assez clairement sur la discipline qui règne dans ce village, y compris parmi les plus jeunes. Sur l’incontournable passage de tous les habitants, une grosse boîte n’est pas sans attirer la curiosité. “Une idée ? Une remarque ? Un projet ? Un souhait ?” est-il écrit dessus. “C’est une boîte à idée.

À chaque fois que quelqu’un a une idée à proposer, un encouragement ou une remarque à formuler, c’est ici qu’il la dépose et le comité l’ouvre chaque vendredi pour les étudier”, explique Hend Tasiga, avant de se mettre à raconter la longue bataille pour remporter ce prix de la propreté. “Nous avons commencé ce travail depuis maintenant trois ans environ. Un travail qui nous a permis d’obtenir déjà le 10e prix du concours Rabah-Aïssat en 2019. Mais, c’est durant le confinement que les choses ont pris une autre dimension et une autre cadence. Durant cette période, on ne pouvait ni sortir, ni voyager, ni même travailler pour beaucoup d’entre nous, alors de discussion en discussion, nous avons décidé de renouer avec les opérations de volontariat chaque vendredi.

Après quelques vendredis, on a pris goût alors nous avons inclus les autres jours de la semaine, à raison d’un jour sur deux”, nous a expliqué Hend Tasiga, soulignant que le travail est organisé à la manière d’une entreprise. “Nous nous réunissions chaque jeudi soir et des volontaires se proposaient comme chefs d’équipe, et chacun d’eux se charge d’une tâche ou d’un projet. Le lendemain chacun d’eux choisit, par affinité ou par nécessité, son équipe parmi les villageois, et ils se mettent directement à l’œuvre”, raconte-t-il, laissant ainsi comprendre qu’une grande effervescence s’est emparée des habitants durant des mois et des mois.

Hend aborde ensuite le volet financier qui constitue le nerf de la guerre de cette bataille pour le prix de la propreté. “Sur le plan financier, le village possède des atouts indéniables : en plus des traditionnelles cotisations des habitants, le village compte aussi une importante communauté dans l’immigration, notamment en France et au Canada, où des sections du comité de village sont installées. Ces comités contribuent de la manière forte au financement des projets du village, mais pas seulement. Nous comptons aussi un important industriel, en la personne de Mohamed Medjkane, le propriétaire de Tifra-Lait, qui ne lésine ni sur son argent ni son matériel pour le bien du village”, dit-il, révélant que, de surcroît, contrairement à la plupart des villages de Kabylie et même de tout le pays, à Azra les habitants ne souffrent point de chômage puisque le patron de Tifra-Lait emploie déjà, à lui seul, un nombre important de jeunes du village. “Ce qui fait que tout le monde met la main à la poche”, dit-il, non sans mettre également l’accent sur l’important rôle joué par les femmes dans cette œuvre. “Avant, les volontariats du vendredi, c’était juste la matinée, mais ce sont les femmes qui nous ont boostés pour redoubler d’effort.

Elles ont décidé de préparer, chaque vendredi, le déjeuner pour permettre de poursuivre le travail toute la journée. Finalement, ces repas partagés n’ont fait que rajouter de la convivialité, favoriser la réunion et renforcer l’union entre les habitants dont certains venaient de loin pour apporter leur contribution. Par la suite, ayant jugé que même cela était insuffisant, les femmes ont décidé de former leur groupe et de participer même aux travaux”, nous dit-il, expliquant qu’à Azra la femme s’est toujours impliquée mais qu’elle s’est encore davantage libérée et investie depuis que le village a décidé de prendre part à cette compétition de la propreté. Dans chaque ruelle, les habitants nous montrent fièrement une à une les œuvres réalisées par leurs femmes. L’allée des roses, appelée ainsi en raison d’un alignement bien agencé d’une interminable suite de pots fleuris et de fresques bordant la ruelle jusqu’à la fontaine du village, en est un des parfaits exemples.

La maison traditionnelle impeccablement décorée et à l’intérieur de laquelle l’on a reproduit au détail la maison kabyle ancienne avec sa disposition, sa poterie, ses motifs dessinés, ses ustensiles et autre n’est également que l’œuvre d’Aldjia Ath Mejkane, une artisane aux mains de génie qui, nous a-t-elle raconté, passait des jours et des nuits pour offrir au village ce véritable musée qui constitue une véritable attraction pour les visiteurs.

Mais à Azra, l’égalité entre l’homme et la femme n’est en tout cas pas une vaine expression, puisque même tajmâat, cet espace ailleurs dédié aux seuls hommes, est à Azra aussi l’espace des femmes. “Nous nous sommes rendu compte qu’il y a des choses qui peuvent être faites par les hommes mais aussi d’autres qui peuvent être faites par les femmes, alors nous nous sommes réunies entre femmes et avons décidé de nous mettre à l’œuvre sans même demander l’avis des hommes qui ont, au final, grandement apprécié.

Par la suite, un comité informel des femmes s’est constitué et il travaille en collaboration avec les hommes du village. Nous avons, certes, un seul et même président, mais nous avons néanmoins une femme qui nous représente au sein du bureau du comité de village”, nous explique Malika, une jeune femme du village.

Les femmes investissent “tajmâat” 
À Azra, un seul et même code, à savoir une charte du village, est applicable avec rigueur à tout le monde, homme, femme, enfant et même étranger au village soit-il. Toutes les règles à respecter concernant la bonne conduite des villageois, les volontariats, le respect de l’environnement, des propriétés privées et publiques, les cotisations… y sont inscrites et placardées sur la place principale du village pour qu’elle soient accessibles aux habitants comme aux étrangers. “Dans notre village, les habitants semblent avoir compris qu’on ne peut pas vivre tout seul. Alors chacun donne du mieux qu’il peut pour la vie collective.

Du coup, l’union, la fraternité et la solidarité entre les habitants, ainsi que l’esprit de vie en communauté sont devenus les maîtres mots. Aucun dépassement n’est toléré, et même lorsqu’il y a conflit, c’est en premier lieu au comité de village qu’il est généralement posé”, nous dira Dda Lounès, l’un des plus âgés du village, tout fier du degré de civisme et de tolérance qui règne parmi ses concitoyens. “Depuis quelques années déjà, nous avons même instauré une fête qui réunit tous les habitants du village le 14 août, qu’ils résident au village ou dans d’autres régions du pays, ou même à l’étranger, pour réunir tout le monde et partager un moment de convivialité qui ne fait que renforcer les liens entre villageois”, nous a-t-il ajouté.

Puis, voici venue, soutient-ils, cette mobilisation pour ce concours qui a encore resserré davantage ces liens qui ont fait des habitants une grande famille où la notion du vivre-ensemble trouve son sens le plus profond et surtout le plus palpable. “Mais tout ce que nous avons fait, ce n’est, à vrai dire, pas pour ce prix, mais pour nous rendre la vie agréable et semer une éducation civique”, précisent-ils encore, affirmant que le village ne compte pas s’arrêter en si bon chemin puisque, en matière d’éducation, des femmes du village, à leur tête Samia Bouceta, ont pris 

l’initiative de créer une association qui sera dénommée “Ikhoulaf n Azra”, soit les bourgeons d’Azra, au profit des enfants, et qu’aussi, avec les 950 millions de centimes obtenus au titre de ce premier prix, de nouvelles perspectives commencent déjà à se dessiner.

“Nous avons déjà deux projets : le premier est de réaliser un château d’eau pour collecter la ressource hydrique dont cette colline regorge, et ainsi renforcer l’alimentation de notre village en eau potable. Nous avons également un stade que nous souhaitons aménager pour le mettre aux normes, mais, plus important encore, nous comptons enclencher une dynamique touristique et culturelle dans le village qui profitera également à toutes ces hauteurs de Tigzirt. Ce sont des idées qui font leur chemin et qui seront débattues au sein du village”, explique Hend Tasiga, précisant que le comité a déjà lancé un appel à tous les propriétaires de maisons, notamment anciennes, inoccupées de les aménager et de les équiper, au moins sommairement, pour servir de maisons d’hôtes. Pour lui, Azra étant situé à peine à huit kilomètres de la mer, et visiblement à moins de trois kilomètres à vol d’oiseau, il serait intéressant de profiter du flux de visiteurs qui envahit, en été, le littoral tigzirtois où il est difficile même de trouver une location. 

De plus, dit-il, les hauteurs permettront aux estivants de profiter de plus que des moments de plages, aussi de moments de détente et de loisir sur ce site qui domine la mer et offre ainsi de superbes vues. Mais pas que cela, puisque le grand arch de Tifra compte aussi des vestiges de l’époque romaine, notamment à Tifra Sahel, qui peuvent intéresser de nombreux visiteurs et qui peuvent être intégrés dans un circuit de visite. 

En somme, Azra veut réussir exactement là où les autorités ont lamentablement échoué : insuffler une dynamique touristique à la région par les actes, loin de toute démagogie et discours mensongers. “Aménager des espaces de détente et de loisirs et, pourquoi pas, des circuits touristiques et des forêts récréatives permettront, en plus de l’agréable cadre qu’offre déjà le village, d’attirer du monde en quête de tranquillité”, nous explique encore Hend Tasiga, qui estime que cela permettra également de faire profiter le créneau de l’artisanat de la région. “Nous avons l’ambition de faire de notre village un modèle du vivre-ensemble et du développement”, dit notre interlocuteur, fièrement. “Dans notre village, le seul apport de l’État, c’est une partie du bitumage de la route ; tout le reste est l’œuvre des habitants. Autrement, l’État ne nous a rien donné mais, finalement, tout est possible quand il y a de la volonté chez les habitants. Nous ne sommes pas les premiers mais nous souhaitons ne pas être les derniers à croire à cette idée du tout-est-possible”, lâche, fièrement, Dda Lounès.  

Azra est en tout cas désormais inscrit en lettres d’or sur la  liste des villages devenus désormais, non seulement des espaces qui rivalisent en charme, mais surtout des ambassadeurs du vivre-ensemble et des initiatives locales. Des villages modèles qui peuvent inspirer tous ceux qui aspirent à un renouveau social par le bas.
 

Réalisé par : SAMIR LESLOUS


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