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A la une / Reportage

dans l’atlas blidéen, sur les traces des traditions amazighes qui résistent au temps

La terre et l’histoire

© Liberté

Tibboura, Tala Amrane, Tachwit, Tamaksawt, Taghzout, Tifarine, Timsirt, Danes, Gar Ougalmime, Baânsar… La toponymie de la région, à cheval entre Blida et Médéa, fait vivre une culture et des traditions millénaires.

“C'est ici que je suis né. J’y ai vécu et je ne peux être moi-même que sur ma terre.” Voilà une phrase qui résume le sentiment d’appartenance à une terre. Celle de Thourtathine sur les monts de Médéa, sur le versant est de l’Atlas blidéen. Dans ce territoire suspendu entre le ciel et les plaines de la Mitidja, la disparition de tamazight (le zénète) n’a pas pour autant rompu le lien qui unit ses enfants à leur terre. La voix de la terre natale finit toujours par résonner là où la surdité a pris place. 

La perception de l’appel de la terre est d’abord cet attachement atavique qui incite à réintégrer les siens. Le recul ou la quasi-disparition de la langue amazighe fait presque perdre son âme à cette région montagneuse. “La langue est le miroir et le portrait de l'âme”, dit un proverbe italien. John Le Carré écrivait dans La taupe : “Posséder une autre langue c’est posséder une autre âme (…)” Il semble, à première vue, que ces deux citations renvoient à la fidèle expression qu’une langue peut véhiculer.

Toutefois, l’âme, aussi éthérée qu’elle soit, garde en son tréfond la marque d’une vie antérieure qui s’est transmise de façon magique. Tout cela porte un nom. C’est cette appartenance à un groupe social, culturel et linguistique qui la distingue des autres. Lors d’une virée dans l’Atlas blidéen, dans les méandres de cette culture amazighe qui tend à laisser place à d’autres emprises, des indices persistent non seulement à marquer, mais aussi à rappeler cette appartenance à une culture qui se meurt, certes, mais qui revit à travers une toponymie qui tient lieu de garde-fous, de barrières qui protègent un héritage que nul ne veut voir disparaître. 

L’Atlas blidéen, un lieu où se meurt l’amazighité, domine des vallées, mais souffre, hélas, d’indigence. Un dénuement qui détruit une vie, celle d’un peuple. La capitale et Blida au Nord, Médéa au Sud et Bouira à l’Est, ce croisement n’est au final que ce continuum qui dissimule une richesse culturelle et linguistique ensorcelante. Région rurale par excellence, l’Atlas blidéen est un haut lieu d’Histoire. 

Une langue unique, une appartenance qui s’étend au fin fond des âges et aussi un imaginaire social qui se reconstruit peu à peu. Une prise de conscience pour briser les chaînes qui la ligotent à une sphère culturelle et linguistique disparate, conçue par des images sans lien sociologique ou historique à une région que toutes les violences ont écrasée pour mieux l’asservir.  

Les affres du terrorisme
Tourthathine (Tourtsatine en zénète), actuelle El-Aïssaouia sur les monts de Médéa dominant fièrement les plaines de Tablat et de Baâta, apparaît comme la gardienne. Celle qui a reçu Lalla Fadhma n’Soumeur après sa capture par le maréchal Randon, arbore une stèle aux martyrs. Fadhma n’Soumeur se réfugia vers 1857 dans un hameau à Souk Larbaâ avant de rejoindre Thourthathine. C’était chez la confrérie locale dirigée, alors par El Bey Mahiedine.

Elle y resta jusqu’à 33 ans, âge de sa mort en 1863. Le choix de Fadhma n’Soumeur de s’y réfugier s’explique par son appartenance à la tariqa Rahmania. Le prolongement a été trouvé à El-Aïssaouia, mais pas que. La langue était-elle un facteur facilitateur à l’arrivée de Fadhma n’Soumeur dans la région, dont la langue zénète est proche du kabyle ? La question n’a pas encore été traitée par les spécialistes, mais tout porte à croire que l’apport de la langue était important.

Sur le flanc du mont Yagurten, Thourthathine (Ourthath-la figue) compte plus de 400 martyrs. Appelée après l’indépendance El-Aïssaouia en hommage au martyr Aïssa Lazouri, responsable de l’ALN. Au chef-lieu de la commune, rien n’indique que la région est amazighophone. Même les vieux ne comprennent pas cette langue si étrange à leurs yeux. “Nous avons perdu l’usage de notre langue”, disent quelques vieillards rencontrés au siège de l’APC d’El-Aïssaouia. Sauf que face à cette “amnésie”, les noms des lieux sonnent comme un rappel. Tidjaï, At Ouattas, Chmali, Belhiret, Laâzib… sont des villages de la région. 

Les terres situées au bas du chef-lieu sont emblématiques sur cet aspect.  Les anciens noms donnés aux terres, gardés encore aujourd’hui par la mémoire collective, témoignent de cette appartenance linguistique. Tibboura, Tala Amrane, Tachwit, Tamaksawt, Taghzout, Tifarine, Timsirt, Danes, Gar Ougalmime, Baânsar…, sont autant de noms qui forment la toponymie locale. Mustapha Boudiaf, originaire de la région, résidant à Alger ne veut surtout pas “lâcher” ce trésor qu’il détient. “J’ai vécu ici et je suis revenu y vivre.

C’est chez moi, c’est ma terre”, nous explique sa soudaine “affection” à sa montagne. M. Boudiaf résume “le recul” de la langue à l’exode dont les principales raisons sont la misère qui a poussé les habitants à fuir vers les plaines. D’autres personnes évoquent, quant à elles, le terrorisme des années 90. “Avant, nous vivions du travail de la terre. Nous avons gardé notre langue et nos traditions, mais durant la barbarie islamiste, nous avons été obligés de quitter nos terres et nous fondre dans des régions où nous avons tout perdu”, explique un jeune enseignant.

Désertée lors des années noires du terrorisme, la vie n’a repris là-bas que plusieurs années après. “Le terrorisme islamiste n’a épargné personne ici. Même les autorités de la wilaya ne venaient que très rarement”, raconte un retraité. Il se souvient qu’un ancien wali de Médéa est venu “en hélicoptère” pour superviser “l’installation d’un groupe de légitime défense”. “Ils étaient les seuls à habiter la région”, témoigne encore le retraité, estimant que même si “la région est oubliée”, les gens veulent “y revenir”, mais dans quel but ?

Dépeuplement, terrorisme et déculturation 
Le souvenir des années noires du terrorisme est vivace. À Tourthathine, on préfère éviter le sujet. La mémoire est tourmentée par tant d’horreurs subies. Le souvenir y est, mais il est fait de sang et d’exactions. “Mon frère a été égorgé en 1996 par les groupes terroristes alors qu’il n’avait que 29 ans”, se rappelle Rabah Hamidouche. Les larmes aux yeux, la gorge nouée, Rabah n’aime pas trop évoquer ce sujet. “Vous savez, ici, c’est presque un tabou ce sujet”, prévient-il.

La cause : “Nous avons subi les pires exactions. Rares sont les familles qui n’ont pas perdu quelqu’un lors de cette tragédie”, dit-il. Pour son ami de Tidjaï, la plaie est béante. “Ils ont brûlé les écoles, interdit les études, saccagé y compris l’école coranique. En tout, ils ont interdit la vie”, racontent les habitants de Tidjaï, le seul village qui reçoit les enfants des villages avoisinants dans son école primaire. 

Pour nos interlocuteurs, le terrorisme n’a pas uniquement détruit économiquement la région. Mais le désastre est d’autant plus visible sur le plan immatériel que les hordes terroristes ont grandement contribué à la déculturation de la région. “Avant, on fêtait dans la joie et l’entraide Yennayer, mais depuis le terrorisme rien. On a toujours peur de le faire”, enchaînent-ils, avant d’émettre le vœu de voir les habitants “renouer” avec leurs habitudes et traditions. “L’État veut que nous reprenions nos terres, mais rien n’est fait pour”, regrettent nos interlocuteurs.

Après Tidjaï, place au village At Boubekeur. Déserté depuis les années du terrorisme, seules quelques personnes y reviennent de temps à autre. Dominant l’oued Tamaït, le village est en “reconstruction”, mais les conditions ne s’y prêtent nullement. Les quelques maisonnettes qui, jadis, constituaient le village ne sont, actuellement, que ruine. 

Les quelques jarres épargnées témoignent tel un vestige qui empêche l’amnésie de prendre le dessus sur la collectivité. Sur place, des traces de l’amazighité sont visibles. La tradition telle que racontée y est encore. La ruralité s’accroche à cette tradition dont elle est née ou vice-versa. Contrairement sur l’autre versant de l’Atlas blidéen, celui de Médéa se meurt. Il agonise, il perd sa personnalité, mais subsiste toujours dans une misère où même le réseau téléphonique est presque inexistant. “Les gens ne veulent pas apprendre cette langue”, finit par lâcher un jeune rencontré à l’APC.

Il explique que ses concitoyens ont tellement souffert que leur seul objectif est “une vie digne”. “Nous sommes devenus des nomades, mais sans l’outil approprié pour cela”, dit-il. Le même constat est fait également par les habitants de Hammam Melouane concernant l’enseignement de la langue. La langue vernaculaire recule. Les forces de destruction qui ont anéanti ce legs agissent sans observer de règles. Entre le terrorisme et auparavant un premier exode imposé d’abord par la colonisation, le zénète de l’Atlas blidéen disparaît. Cette langue apparaît comme un lourd fardeau dont il faut se séparer. Les campagnes d’arabisation qui ont visé des décennies durant la région, n’ont pas pu “briser” cette jalouse conservation de ce qui était l’âme de la région.

Le terrorisme islamiste l’a fait. Les gens ne vivent plus ce dont ils parlent. Ils l’évoquent d’une façon très impersonnelle. D’une manière froide et détachée. Comme une légende, ils racontent la vie de leurs parents, comme l’on narre des histoires aux enfants. Fatalement sans âme, ils n’ont plus que des bribes. Un récit de vie sans fil conducteur. Actuellement, ils lorgnent vers les plaines. Celles des contreforts de leur montagne : la Mitidja. 

Retour aux sources 
Un fait isolé n'autorise pas forcément de conclusion générale. Si du côté de Médéa, l’amazighité apparaît comme un mauvais souvenir. De l’autre côté de l’Atlas blidéen, sur le versant des At Misra, At Salah et At Messouat, la donne est tout autre. En effet, la fierté d’appartenir à ce peuple amazigh zénète est exprimée. Elle n’est plus “ce fardeau”. À Hammam Melouane, Magtaâ Lezrag “assif Azegzw”, la population locale s’identifie d’abord aux confédérations d’autrefois.

Les 11 villages de la localité qui s’étendent de Hammam Melouane à Amazouz (Daphné Garou), en passant par Isebghane, Almou n’Sbih, At Slimane, Ighzer, Axxam Tayarzizt, Bouaïssi, Ighzer Lkhoukh, Bouknana, At Amar Oulhadj, Achadiw, Tizi Âtik, Lqalaâ, Taghzout et Aïch Oufalkou, si ce n’est le recul de l’usage de la langue, la région n’a pas subi de très grands bouleversements. À la sortie de Magtaâ Lezrag, Dda Amar Djerroudi, 65 ans, appelé affectueusement Amar Amellal (Amar le blanc), nous rejoint avec Othmane Mohamed, ingénieur agronome, de Larbaâ. Les deux amis sont d’abord de la région, ensuite militants. 

Sans le vouloir, ils essayent de maintenir allumée cette flamme de l’amazighité. Dda Amar, la mémoire de toute la région, connaît parfaitement tous les noms des champs, des forêts, des monts, des plantes en zénète. Agriculteur, il évoque non sans fierté son amazighité, regrettant, toutefois, le recul de la langue. “Nous sommes des Amazighs, des Berbères et nous voulons le rester”, tranche-t-il.

Pour lui, “les jeunes ne veulent pas apprendre”. La cause, explique-t-il, est d’abord liée “à l’espace de vie”. “Vous savez, nous avons perdu notre espace naturel qui est la montagne, de ce fait, la langue et son usage ont régressé quand bien même nos parents les auraient transmis”, a-t-il dit. Dda Amar, avec qui nous avons pris la route depuis Hammam Melouane jusqu’à sa petite ferme à Tala Ali-Moussa et Tala Tamarzagout (Aïn Moura ou la fontaîne amère), raconte que sa défunte mère, décédée en 2012 “ne connaissait que le zénète”, dont il explique l’origine Koutama, certes, mais née d’une alliance entre Sanhadja et Masmouda. 

Othmane Mohamed explique, pour sa part, que la région “garde encore sa spécificité”. Néanmoins, “il est difficile de tout préserver”. Il garde espoir, car, a-t-il dit “la prise de conscience identitaire a déjà pris forme”. “Les jeunes y travaillent”, assure-t-il. Dda Amar évoque ensuite le terrorisme. Comme un leitmotiv, toute la région s’en plaint. “Le terrorisme nous a obligés à quitter nos terres et nous nous sommes retrouvés ici sans repères. Nous avons perdu jusqu’à notre âme”, dit-il. “Dans cette région, les gens savent qui sont les terroristes. Ils les connaissent, donc le débat politicien sur les auteurs des massacres n’intéresse personne”, dit un jeune rencontré devant la stèle des martyrs que les terroristes islamistes du GIA avaient détruite. 

“Dans mon quartier à Si Zerrouk à Larbaâ, nous connaissons les bourreaux comme les victimes”, a-t-il précisé, considérant que même si au début du terrorisme “les quelque 6 000 personnes qui ont pris le maquis étaient AIS, d’autres ont fini par rejoindre les hordes du GIA”. “J’ai vu des jeunes militaires combattre les terroristes”, tient-il à témoigner.  

Yennayer, une fête, une mémoire 
Sur le chemin qui mène de Hammam Melouane à la montagne, Boualem, un jeune agriculteur aborde Mohamed et Dda Amar. Il ne parle pas le zénète. “Dommage”, répond-il, sauf que pour lui, Amar Djerroudi est là pour le leur apprendre. “J’ai quitté la région avec ma famille pour cause de terrorisme, donc nous avons perdu l’usage de la langue, car dans la plaine, les gens ne parlent pas zénète”, a-t-il expliqué. Sur sa moto, Boualem fait le va-et-vient entre la montagne et chez lui en ville. “Je suis éleveur, mais les conditions sont difficiles, d’ailleurs la route n’a été bitumée que récemment”, dit-il.

Interrogé sur Yennayer, Boualem a précisé que cette fête “Assegas”, a-t-il dit, est fêtée d’une manière désintéressée et magnanime chez lui. “Nous fêtons l’an amazigh chaque année”. Sans chercher à connaître la signification, Boualem considère que ce “rite” est un legs qu’il faut garder. Dda Amar, en revanche, ne cesse d’aborder le sujet. Il raconte dans les moindres détails la fête de Yennayer. Il commence d’abord par expliquer que le zénète qu’il parle “est pur”. “À Yennayer, nous préparons des plats traditionnels et nous le fêtons en famille”, a-t-il dit, expliquant que sa défunte mère “préparait Tassabount, du miel, du beurre, de la viande sèche, du couscous d’orge..., et la fête durait parfois deux à trois jours”.

Amar Djerroudi ne compte pas garder “son trésor” pour lui-même. “Je transmets aux jeunes tout ce que j’ai appris, ce dont je me souviens et tout ce que je connais de l’histoire de la région”, a-t-il dit. Sur cet autre versant de l’Atlas blidéen, la situation est tout autre. Les conditions de vie sont meilleures et l’activité agricole vivrière ne domine pas la vie économique locale. Cet “avantage” a fait en sorte que les gens s’intéressent depuis quelque temps à l’histoire. Sur les réseaux sociaux, des groupes de débats et de partages ont été créés. L’histoire, la civilisation, la langue…, y sont constamment abordées et débattues. 

Othmane Mohamed en fait partie. Féru d’agronomie et d’histoire, il s’y intéresse pour raviver une racine, une langue et une culture. Dda Amar, quant à lui, est la mémoire de la région. Un rôle capital dans la prise de conscience dans la région. Pour Mohamed “ceux qui ont initié le combat identitaire ne se doutaient pas que c’est à partir des patelins de Kabylie que l’espoir de toute une nation est né. Cet espoir de vie de toute l’Afrique du Nord viendra exhumer des pans entiers d’une histoire enfouie dans nos âmes”. 

Mohamed évoque le mouvement populaire, le terrorisme, la politique, tamazight… Sans complexe, il estime que tamazight n’est plus ce qu’elle était. “Elle est là. C’est une réalité qui s’impose à tous”, dit-il. Dda Amar Amellal a salué la prise de conscience des jeunes. “Ils veulent apprendre et se réapproprier l’histoire. Tout est à leur honneur. C’est encourageant et cela me donne de l’espoir”, a dit Dda Amar. 

Qu’en sera-t-il dans les années à venir ? Ces jeunes auront-ils toute latitude de réparer cette “entorse” à l’histoire ? Nos deux Zénètes sont convaincus. Ils font appel à l’organisation de colloques sur la région, son histoire, ses traditions et sa langue. Les spécialistes sont désormais interpellés.


 

Réalisé par : MOHAMED MOULOUDJ

 


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