Reportage À Jijel, Des familles retrouvent leur terre abandonnée

Le chemin du retour

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Amor ZOUIKRI Publié 15 Février 2022 à 09:52

© D.R
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Près de trente ans après avoir basculé dans l’enfer de la violence terroriste, une période dramatique refermée grâce à la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale, le monde rural à Jijel n’en finit pas de réparer les stigmates de cette douloureuse séquence. 

Beaucoup de hameaux, aujourd’hui, tentent de renaître de leurs cendres. Laborieusement. Et pour cause : les moyens, dans ces régions enclavées, décrétées zones d’ombre par les pouvoirs publics, manquent de presque tout. Le peu qui existe est souvent insuffisant, peinant à combler l’énorme déficit qu’accusent ces régions, éprouvées durant la décennie noire, quant au développement. Souvent et contre vents et marées, ce sont des associations qui s’emploient à déblayer un terrain plein d'embûches pour redonner vie à ces zones. 

À la seule force des bras, des citoyens ont pu ainsi reconquérir l’espace de leur terre natale. Il faut dire qu’aux quatre coins de la wilaya de Jijel, l’envie d’un retour sur les terres des aïeux est la même. Un désir suscité par la stabilité et la paix retrouvées, dans ces régions qui se mettent à se repeupler progressivement. “Il nous faut un accompagnement pour désenclaver les accès aux 14 mechtas de notre région, en plus de la création de points d’eau”, clame d’emblée Fouaz Baili, de l’association de Beni Ferguène, à El-Milia, qui œuvre depuis sa création au retour et à la fixation de la population dans cette vaste région de l’extrême nord-est de la wilaya de Jijel. “Après d’intenses démarches, nous sommes déclarés zone d’ombre depuis mars 2021”, rappelle-t-il, visiblement rassuré de ce statut accordé à cette localité pour laquelle il se dévoue. S’il salue les efforts accomplis par les pouvoirs publics venus soutenir, à l’échelle locale, la population dans le retour amorcé, il martèle qu’il reste encore beaucoup à faire pour que ce bourg rural retrouve son statut prospère d’avant. 

Beni Ferguène n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces vastes régions d’un monde rural qui tentent de renaître de leurs cendres. C’est dans cette vaste région côtière qu’un immense site touristique en bord de mer est délaissé. Faute de routes, d’électricité, l’ouverture de la plage de cette zone côtière est renvoyée aux calendes grecques. Mais qu’à cela ne tienne dans la mesure où l’obsession demeure le retour de la population locale. “C’est un plaisir de voir les gens revenir, ils ne quittent plus les lieux, ils cultivent tout dans leurs parcelles de terrain et récoltent leurs olives comme au bon vieux temps. Mon temps, je le passe ici”, indique Fouaz Baili.

Poussés par cette envie de changer avec une vie dans des villes encombrées, où il ne fait plus bon vivre, des citoyens tentent d’assurer leur autonomie dans l’agriculture rurale. “L’épisode de la pomme de terre, source de tracas dans la vie des gens en ville, encourage ce retour. La campagne, c’est l’autonomie, ce sont tous les produits cultivés en mode bio, ce sont l’apiculture, l’élevage caprin et ovin”, résume notre interlocuteur.  Contraint de tout abandonner le temps d’un exil forcé par la dégradation de la situation sécuritaire durant une longue décennie, les habitants de cette région tentent aujourd’hui d’inverser la tendance en retournant sur leurs terres délaissées. Leur principale motivation est le travail de la terre dans un contexte de crise, marquée par l’envolée des prix des produits agricoles. 

En attendant les projets  
Dans leur mouvement de retour, ils exploitent des parcelles de terrain par-ci, en labourent d’autres par-là. Et ce ne sont plus les week-ends et les jours fériés qu’ils s’y consacrent, mais c’est à longueur de temps qu’ils sont là. “Pour moi, les gens sont de retour. L’essentiel est qu’on les aide encore dans la mission de réhabilitation de l’activité rurale”, confie encore le responsable de l’association de Beni Ferguène. De Ziama Mansouriah en passant par Selma et Erraguène, à l’extrême ouest, à Ghebala et Ouled Rabah, plus à l’est, pour ne citer que ces zones marquées par un exode massif des populations, une intense activité est constatée dans ces contrées enclavées. Travailler la terre est le maître-mot des populations qui retrouvent le goût de cette activité encouragée par la crise. Alors que le prix de la pomme de terre s’envole à nouveau pour atteindre les 120 DA le kilo, c’est vers la terre qu’on se retourne pour tenter d’atténuer l’érosion du pouvoir d’achat. 

Dans les marchés hebdomadaires, on s’empresse d’acheter des semences, loin de son lieu de résidence, dans les villes. “Les gens ne reviennent pas, ils demandent des projets de réhabilitation des routes, et du réseau d’électricité, mais ne reviennent pas pour s’installer, ils viennent le matin et retournent le soir. Ils ne vont sûrement pas s’installer ici, ils ont leur vie ailleurs, à Jijel ou dans les villes où ils résident désormais”, confiait, il y a quelques années, un responsable local d’une commune enclavée, à l’occasion d’une visite d’un ex-wali. Ce jour-là, des citoyens s’étaient mis à revendiquer des projets de développement au profit de leur localité, Selma. Face à ces doléances, un ex-directeur exécutif du secteur énergétique avait réagi en expliquant que les pouvoirs publics ne pouvaient pas investir en réalisant des projets dans des régions où ne vit plus personne. Si cette problématique reste d’actualité, les mêmes revendications sont toujours soulevées dans ces contrées qui peinent à retrouver une vie normale, en dépit de l’esquisse du retour amorcé. 

Il y a quelques années, la politique de soutien au retour et à la fixation des populations dans les zones montagneuses sécurisées était au centre des préoccupations des autorités locales. Des visites étaient programmées dans ces zones, improvisant des rencontres avec des citoyens ne cessant de revendiquer des projets de désenclavement et d’électrification. Toujours est-il qu'après, c’est la politique de soutien aux zones d’ombre qui est venue donner un espoir à ces régions. Toutefois, force est de constater que beaucoup reste à faire pour venir en aide à un monde rural en pleine mutation. 

Jadis, ce monde avait ses moyens de subsistance, ne comptant que sur l’apport de l’activité de ses habitants. Totalement vidé de ses populations, aujourd’hui, il offre un spectacle de désolation. Les tentatives de le ressusciter butent sur l’absence de commodités et de moyens, en l’absence de routes. Il y a aussi le réseau d’électricité à  installer, des salles de soins et des écoles à réhabiliter. 

C’est le cas dans cet autre grand bourg rural d’Ouled Boufaha, situé dans la même région, non loin de Beni Ferguène. Relevant de la commune d’El-Ancer, Ouled Boufaha est l’autre exemple où se manifestent des tentatives de ce retour amorcé çà et là, dans les zones rurales. “Il n’y a ni route ni électricité. Les poteaux et les câbles témoignant du lancement d’un projet d’électrification, avant le terrorisme, sont toujours là, abandonnés”, déplore Chareb Kamel de l’association d’Ouled Boufaha. “Les gens ont envie de revenir, c’est leur souci. il y a même un couple qui s’est installé ici, en plus de ces gens qui passent la nuit à Ouled Boufaha pour la cueillette des olives”, soutient notre interlocuteur pour signifier que la peur, dans cette région à fort couvert forestier, s’est totalement dissipée. Le nettoyage et les ratissages opérés par les forces de l’ANP, qui veillent toujours au maintien de la sécurité dans ces zones, ont encouragé les gens à emprunter le chemin du retour vers ces territoires d’une valeur inestimable. 

À Ouled Asker, autre commune montagneuse éprouvée par des années de terrorisme, c’est le retour à une vie normale assez perceptible sur le terrain. “Les gens qui sont revenus se sont stabilisés, ils travaillent leur terre sans souci, surtout qu’il y a des projets qui les ont encouragés à se stabiliser”, affirme Abdennour Latreche, le président de l’APC de cette municipalité. Il fait part de ces projets de raccordement au réseau de distribution du gaz couvrant, souligne-t-il, presque 100% de cette région. Pour lui, l’exode massif de la population n’est plus qu’un souvenir dont les blessures se sont cicatrisées avec ce retour à une vie qui n’a plus aucun rapport avec l’épisode dramatique des années 1990. 

Autant dire que ces témoignages s’accordent à implorer les pouvoirs publics à investir dans la réhabilitation d’un monde rural délaissé, d’autant que les villes sont saturées et en crise. “Si seulement les gens étaient restés là-bas, si seulement il n y’avait pas eu tout ce mouvement d’exil, sûrement qu’il n’y aurait pas cette crise de pouvoir d’achat et de logement”, soupire-t-on,  tout en regrettant cette vie abandonnée, si ce n’est enterrée, dans des contrées rurales à ressusciter. Plus qu’un soutien aux zones d’ombre, c’est un vaste programme de réhabilitation de ces territoires qui est à mettre en œuvre à Jijel. Pour un tel défi, la balle est dans le camp des pouvoirs publics. 

 

Reportage réalisé par : Amor Zouikri 

 

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