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A la une / Reportage

Classés patrimoine mondial de l’Unesco

Les balcons du Ghoufi, entre beauté et abandon

© D. R.

Il est l’un des plus beaux sites touristiques et historiques du pays. Ses majestueux balcons et ses maisonnettes rouges, qui défient encore le temps qui passe, attirent quotidiennement, et même en période de pandémie, des centaines de visiteurs à la recherche de dépaysement. Malgré son fort potentiel touristique et patrimonial, le Ghoufi a pourtant longtemps été marginalisé, délaissé par les pouvoirs publics. Le projet de réhabilitation lancé dernièrement par le ministère de la Culture pourra-t-il enfin l’ériger au rang de parc culturel doté d’infrastructures à même de redynamiser les secteurs touristique et économique de la région ?

À chaque région du pays sa beauté spécifique, mais celle du Ghoufi l’enchanteresse, 55 km au nord-est de Biskra, et quelque 100 km au sud-est de Batna, demeure hors pair. De par le charme envoûtant dont la nature l’a dotée, elle a su exercer un attrait enivrant sur de nombreux phares de l’art contemporain. Sur ses balcons mystérieux, le long canyon qui la traverse, et au pied duquel s’élancent à perte de vue d’innombrables arbres fruitiers aux racines enchevêtrées et une étendue de palmeraies séculaires, Ghoufi avait eu sa part d’œuvres d’artistes de renommée mondiale. 

Pour illustration, “le célèbre voyageur américain Hilton Simpson (1881 – 1939) avait, dans un ouvrage consacré aux Aurès, fait toute une description distinctive et précise des balcons et du paysage pittoresque l’entourant”, nous raconte dans un langage de fin connaisseur un enseignant universitaire, ajoutant à propos de ces centaines de maisons défiant l’usure du temps, bâties en pierre et alignées en rangées, les unes au-dessus des autres, conférant ainsi une aura incomparable à la beauté du paysage, donnant l’impression que ceux qui les avaient érigées étaient géants en matière d’architecture : “Les matériaux utilisés pour construire ces maisons laissent croire que ceux qui les avaient bâties étaient de véritables génies en la matière. Ils avaient pris en considération toutes les conditions environnementales et climatiques.

Des bâtisses adaptées à toutes les circonstances. Elles sont, par exemple, habituellement chaudes en hiver et conservent de la chaleur tout au long de la saison, sachant que la région est connue pour son froid glacial. Tandis qu’en été, une magnifique fraîcheur y règne.” La même personne souligne que la beauté inouïe de la région a incité les colonisateurs français à s’y intéresser, à lui accorder une attention particulière. “Les Français ont exploité cette zone, ils l’ont transformée en site touristique, en y construisant des résidences touristiques accueillant les visiteurs venus d’Europe en particulier.” 

Interrogé sur la construction de ces magnifiques maisonnettes de couleur rouge argile, qui résistent encore aux aléas du temps, notre interlocuteur nous fait savoir : “Nos ancêtres ont dû construire ces maisons, au départ, comme le démontre leur architecture, comme refuge pour se protéger contre les menaces provenant de l’extérieur de la région. Autrement dit, il serait quasiment impossible pour une tribu, ou un ennemi quelconque, d’accéder aux familles locataires de ce «quartier» sans être aperçu, car situé dans une zone surélevée et difficile d’accès. Ces fortifications servaient également de centres de résistance par excellence pendant la lutte armée contre la colonisation française. Ces petites bâtisses faisaient aussi office de greniers, où l’on conservait les produits vivriers, histoire de les maintenir à l’abri de l’altération pour de longs mois.

” À en croire nos sources, suffisamment informées sur la composition du tissu socioculturel de cette région qui doit son nom à Rhoufi, un des colons qui s’y était établi durant la période coloniale, au moins six tribus se partageaient ce “village” ancestral suspendu au-dessus des berges du canyon Ighzer Amellal (Oued Labiod), Hitchelt, Ath Yahia, Ath Mansour, Ath Mimoun, Ath Fatah et Ath Ouryach. Cet endroit paradisiaque dont les belles constructions sont maintenant réduites à l’état de vestige, une sorte de musée historique à ciel ouvert sculpté par le temps à travers les âges, pour être le meilleur témoin de la beauté d’une région encore marginalisée sur le plan touristique.

Ces magnifiques maisons perchées sur une vallée ornée de vergers de palmiers, de grenadiers, d’oliviers et de figuiers, qui, autrefois, étaient la seule source de subsistance pour la population locale, créant ainsi un tableau magique peint par dame nature, crient maintenant leur joie de vivre. À force de contempler longuement ce décor magique qui transporte dans un univers de rêves, le visiteur aura l’impression que chacune des pierres composant ces maisons l’interpelle : “Pourquoi et pour combien de temps encore cette négligence ?” Face à la vue imprenable qu’offrent les belvédères du Ghoufi, ces balcons taillés avec une habileté rare se disent subjugués par la beauté singulière du site, mais aussi étonnés qu’une région pareille soit toujours en proie à la marginalisation. 

Fayçal, un jeune fonctionnaire habitué à venir au Ghoufi en compagnie de ses enfants respirer de l’air pur, affiche son mécontentement contre les responsables du secteur du tourisme . “C’est vraiment désolant de voir un pareil endroit abandonné, ne disposant même pas des moindres commodités. Ghoufi, ou Colorado pour moi, doit avoir au moins un hôtel 4 étoiles à proximité de ces balcons, ce qui fait toujours défaut. Ce n’est pas évident que les moindres services manquent ici !”, se plaint-il avec regret et désolation.

Les mets traditionnels de Djamila redonnent vie au site 
Parmi les mets ingénieusement préparés qu’elle offre à ses visiteurs, de succulents m’hajeb, chakhchoukha et bien d’autres recettes à savourer avec délectation. Battante dans l’âme, elle s’est donnée à fond à cette activité pour assurer le pain quotidien des siens. Avec un sourire radieux dessiné sur les lèvres, bien que la vie ne lui ait que très rarement souri, elle se met à relater les déboires de sa vie de maman, une vie, souligne-t-elle en larmes, qui n’a jamais été un long fleuve tranquille. Cette maman de trois filles cancéreuses, dont l’aînée (Hanane) s’en est allée à l’âge de 18 ans, a retroussé ses manches pour pouvoir subvenir aux besoins de ses filles (Safa et Rosa), gravement atteintes de la maladie insidieuse.

Par son travail, elle apporte aussi sa pierre à l’édifice de la promotion de la chose touristique dans sa région. Notre interlocutrice, quoiqu’elle ait déserté les bancs de l’école à un âge précoce, est quadrilingue ; elle s’exprime sans difficulté aucune en tamazight, qui est sa propre langue maternelle, en arabe classique, en français et en anglais : “J’ai dû apprendre les langues pour pouvoir communiquer avec des gens qui ne parlent pas la mienne. Je travaille pour pouvoir assurer les soins médicaux de mes filles, sachant que moi-même je suis atteinte du cancer du sein. En dépit de tout, je contribue, à mon niveau, à l’essor du mouvement touristique dans ma région.”

Absence criante d’infrastructures
Adil Felloussi, président de l’Association du tourisme du Ghoufi, étale une multitude de revendications. “Le Ghoufi, dont la renommée dépasse les frontières du pays, souffre indéfiniment de la marginalisation. L’on n’a même pas bénéficié de programme de développement ou de soutien en faveur du tourisme nous permettant d’aller de l’avant. À ce titre, nous demandons aux pouvoirs publics d’intervenir afin de satisfaire nos revendications”, exhorte-il, en poursuivant : “Les ksours abrités par le Canyon, et qui sont au nombre de sept, sont en voie de disparition. Nous souhaitons donc les voir restaurés. Concernant ces immenses vergers s’étendant le long de la vallée, dont une bonne partie est malheureusement abandonnée par les fellahs, et ces séguias détruites par les conditions climatiques, nous espérons qu’ils seront entretenus.

Et ce n’est pas tout, ce site touristique requiert en toute urgence, selon lui, la restauration de ses maisonnettes.” Pour notre interlocuteur, il est aussi important d’installer des panneaux indicatifs et explicatifs au niveau des Balcons et, pourquoi pas, d’ériger des monuments commémoratifs en ce lieu qui n’a pas été épargné par le colonisateur. Il poursuit en exhortant à la restauration de l’ancien hôtel pour servir de lieu d’accueil aux visiteurs. Le jeune Adil plaide, en conclusion, pour le lancement de vastes campagnes d’information et de sensibilisation, encourageant l’investissement dans ce créneau, ainsi que pour l’organisation de sessions de formation en hôtellerie et tourisme au bénéfice de la jeunesse du Ghoufi et des régions avoisinantes.

Vers un vaste programme de réaménagement du site 
Approché par nos soins, Noureddine Bounafaa, directeur du tourisme et de l’artisanat de la wilaya de Batna, livre un message d’espoir : “Nous travaillons conjointement avec le secteur de la Culture, ainsi que celui de l’Environnement, eux aussi concernés par le sujet de ce site, qui est sur le point d’être érigé au rang de parc culturel. Nous avons lancé un programme de réaménagement d’envergure, dont la mise en œuvre sera étalée sur trois phases.” Et de poursuivre : “Quant aux infrastructures d’accueil, notamment les hôtels, l’État a, depuis un certain temps, cessé de subventionner des projets de ce genre. Il faut savoir dans ce contexte qu’il n’est pas toujours facile de trouver un particulier capable d’investir son argent dans la réalisation d’un hôtel haut de gamme dans cette région.” 

Des sources concordantes du Ghoufi nous confient que la première étape du programme de réaménagement du site, dont l’étude a été confiée à un bureau d’études de Batna, est déjà entrée en vigueur. Elle consiste, dans un premier temps, à choisir le terrain propice à la réalisation d’hôtels, d’un sauna et bien d’autres projets de même nature.  Un habitant du Ghoufi, soucieux de voir sa localité érigée en un véritable pôle touristique pouvant contribuer au développement local, créer de nombreux postes d’emploi et rapporter gros aux caisses de l’État, rallie sa voix à celles qui s’élèvent depuis plusieurs années en faveur de la reconsidération du site : “Le pays est doté de merveilleux paysages touristiques, une offrande divine qui pourrait être une alternative aux hydrocarbures et générer d’importants revenus en devises.

L’État est appelé, aujourd’hui plus que jamais, à s’intéresser à ce volet, à relancer le mouvement touristique à un niveau plus large. Cela ne coûtera rien de réaliser au moins des auberges adaptées aux normes internationales et de promouvoir l’action touristique dans notre région pour attirer plus de touristes locaux et étrangers.” Force est de constater que le Ghoufi l’ensorcelante continue d’attirer de plus en plus d’Algériens, amoureux des merveilles de la nature, et ce, malgré les insuffisances et les imperfections dont elle souffre. Elle exhorte les responsables locaux, ainsi que ceux hautement placés, à lui tendre la main…
 

Réalisé par :  H. BAHAMMA


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