Reportage Vestiges à Oran

Patrimoine historique

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Arezki M. Publié 31 Mars 2022 à 09:22

© Liberté
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Les vestiges des époques préhistorique, islamique, ottomane, espagnole et française, classés au “patrimoine national” dans la wilaya d’Oran, tombent en ruine faute d’argent et de volonté politique.

La direction locale de la culture, qui a tenté par tous les moyens de relancer les chantiers de restauration, d’abord reportés puis définitivement gelés à cause de la récession économique, admet désormais son impuissance. Les nombreuses propositions soumises par cette direction lors des séances annuelles de négociation et d’arbitrage pour l’élaboration du budget sectoriel sont systématiquement balayées d’un revers de la main par la direction générale du budget. La Casbah, cœur du Vieil Oran, qui s’étend sur près de 7 hectares et compte 28 monuments historiques, sombre dans l’oubli. Seuls les historiens et les experts du patrimoine connaissent ce site historique.

La plupart des enfants de la ville ignorent même l’existence d’une Casbah à Oran, citadelle qui aurait pourtant été construite 50 ans avant celle d’Alger, selon Ismaïl Benyoub, guide touristique de l’antenne locale de l’Office national de gestion et d’exploitation des biens culturels protégés (OGEBC). La Casbah a été fondée en 902, année de la naissance d’Oran, par des marins andalous. Ce site historique, adossé sur le mont Aïdour ou Murdjadjo (Djebel El-Maïda pour les autochtones) se dégrade inexorablement, dans l’indifférence générale. Certes, à l’issue d’une longue bataille procédurale et administrative, il a finalement été classé site historique dans le secteur à sauvegarder de Sidi El-Houari en 2015, mais aucune opération de restauration ou de clôture de cette citadelle n’a été entreprise pour sauver ce qu’il reste de ce patrimoine architectural. Le seul avantage de ce classement a été l’affectation d’un gardien pour surveiller un site de plusieurs hectares et qui abrite une trentaine de monuments remontant à diverses époques historiques.

La Casbah couve dans ses entrailles le premier tribunal d’Oran, Bab Tlemcen et la résidence du bey Bouchelagham, de son vrai nom Mustapha Ben Youcef. Ce célèbre bey, surnommé par les Espagnols El-Bigotillos (le moustachu) avait libéré les villes d’Oran et de Mers El-Kebir après de sanglantes batailles, en 1708. Malheureusement, 24 ans plus tard, en 1732, les armées espagnoles réussissent à reprendre les deux villes, contraignant le bey – l’un des rares Algériens à avoir accédé à ce haut poste durant la période ottomane – à battre en retraite vers Mostaganem.

Il succomba à la tristesse après la perte des deux villes et mourut quelques années après sur son lieu d’exil. La Casbah d’Oran a été aussi le lieu de résidence des gouverneurs espagnols durant près de trois siècles et des sept beys ottomans entre 1792 et 1831. Ce site conserve à ce jour la mémoire des hommes et des femmes qui l’ont habité ou qui étaient simplement de passage. Dans les dédales de la Casbah, l’histoire surgit à chaque coin de ruelles, à chaque escalier, à chaque porte d’un monument historique. Délaissée durant toute l’occupation française et négligée depuis l’indépendance du pays, la Casbah d’Oran se dresse toujours fièrement comme si elle refusait de disparaître, pour rappeler aux visiteurs le passé, parfois glorieux parfois douloureux, de la ville. 

“La Casbah d’Oran se délabre et tombe en ruine. Nous avons demandé un classement spécial de ce site historique pour sauver ce qui reste de ce pan de l’histoire de la ville, mais sans suite. Il faut une réelle volonté politique pour préserver cette Casbah et ses 28 monuments historiques. Nous avons fait tout ce qui était possible pour protéger ce site historique. Début 2021, nous avons organisé quatre campagnes de volontariat avec l’implication du mouvement associatif et la participation de 600 bénévoles pour le nettoiement de ce site historique mais ces efforts demeurent insuffisants.

Il faut une intervention de l’État”, confie Ismaïl Benyoub. 
Chargé d’histoire, à vocation culturelle et touristique, le site peut attirer des centaines de milliers de visiteurs, à condition de lancer des chantiers de restauration en urgence et de sécuriser les lieux. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique avait donné son aval pour un projet de fouilles archéologiques dans la Casbah d’Oran. Un budget spécial aurait été dégagé, mais ce projet a été gelé brusquement pour des raisons qui demeurent inconnues.
 
Engagements non tenus
À quelques encablures de la Casbah d’Oran se dresse le Palais du bey, le monument témoin le plus connu de la période ottomane. Construit sur ordre de Mohamed Ben Othmane El-Kebir, bey de l’Ouest de 1779 à 1796 et libérateur des villes d’Oran et de Mers El-Kebir, ce monument est à l’abandon depuis plusieurs décennies. Les promesses des pouvoirs publics de restaurer ce site historique n’ont jamais abouti. Le joyau architectural, classé au patrimoine national en 2005, qui comporte des vestiges historiques remontant au XIVe siècle – dont les donjons rouges érigés en 1345 durant le règne des Mérinides – est désormais en péril. Abandonné depuis plusieurs années, ce monument historique est au bord de la ruine et personne n’a bougé pour sauver ce symbole de la reconquête de la ville par le bey Mohamed Ben Othmane, en 1792. Le Palais du bey, qui s’étend sur 5,6 hectares, se compose de trois bâtiments distincts : le diwan du bey, la résidence et le pavillon de la favorite. L’un des derniers symboles de la reprise de la ville de l’occupation espagnole, ce palais se situe dans un lieu stratégique. Il domine, du côté nord, le port d’Oran et surveille, du côté sud, l’arrière du pays. Son emplacement stratégique lui a valu d’être occupé par l’armée française de 1931 à 1962. 

Ce palais est relié par un tunnel souterrain à un autre monument historique de la période ottomane : la mosquée du Pacha. Ce monument a été fondé après la libération de la ville sur ordre du pacha Baba Hassan d’Alger, qui a financé la construction avec l’argent de la fidya versée pour racheter la liberté de captifs chrétiens. Cette mosquée, fermée depuis 2010 en raison de sa dégradation, avait été occupée illégalement durant plus de deux ans, de 2019 à 2021, par neuf familles sinistrées après l’effondrement de leur immeuble situé dans le quartier de Sidi El-Houari. En 2021, ces familles ont été placées dans des logements sociaux et un gardien a été affecté à cette mosquée pour préserver ce qu’il reste de la construction. La mosquée, qui est l’un des rares monuments ottomans de la ville, abrite une riche bibliothèque de manuscrits de grande valeur historique et scientifique.

La quasi-totalité des monuments historiques classés de la ville – datant des époques préhistorique, islamique, ottomane, espagnole et française – risque de disparaître dans les prochaines décennies, si rien n’est fait pour remédier à cette situation. Plusieurs grands monuments historiques de la ville, pourtant classés, ont été perdus à jamais, à l’exemple de la Posada española (auberge espagnole) classée le 23 février 1954, ou la Fontaine de la place Emerat, classée le 2 janvier 1952 “site historique à protéger”. Ces deux monuments se trouvaient dans la rue des Frères Dahi (ex-rue d’Orléans) près de la Pêcherie où plusieurs opérations d’aménagement ont entraîné la perte de ces deux importants monuments historiques. La Posada española avait été la demeure du bey Boukabous puis du vice-consul d’Angleterre. 
 
Menace sur le Portus-Magnus
La menace de disparition pèse également sur le plus ancien monument historique d’Oran : Portus-Magnus (grand port), village romain abandonné dans la localité de Bethioua, qui est, aujourd’hui, sérieusement menacé par l’avancée du béton, notamment en raison de travaux de construction d’une maison par un particulier. D’autres pourraient suivre ce mauvais exemple et ce site historique, pourtant le premier classé à Oran, pourrait être perdu à jamais. Portus Magnus, dont une grande partie a été détournée par le passé, avait été classé par les autorités coloniales en 1900 et ses vestiges, qui témoignent de la présence romaine en Algérie, s’étendent sur 36 hectares. Situé à 42 km à l’est d’Oran, le site n’intéresse aujourd’hui que les passionnés d’archéologie, les étudiants en histoire ou en arts et quelques rares visiteurs qui viennent contempler les vestiges laissés par la mythique civilisation romaine. Il se trouve à deux kilomètres de la mer, sur une falaise assez escarpée, qui domine une plaine côtière. Ce village, l'un des plus grands de la Maurétanie césarienne, est cité à travers les siècles par plusieurs sources antiques (Pline l'Ancien, Pomponius Méla, Ptolémée, Strabon, l'itinéraire d'Antonin, Julius Honorius et le géographe de Ravenne) et du Moyen-âge (Al-Bakri, Al-Idrisi, Kitāb al-Istibsar…). Le Vieil Oran abrite également le système de défense espagnole de la ville, composé de plusieurs forts classés : Santa Cruz, Saint Grégoire, San Pedro, San Diego, San Philippe et le Rozalacazar. Des actions sont menées par les Espagnols pour inscrire ce système défensif de la ville au patrimoine de l’Unesco. 

La direction de la culture impuissante
Devant la disparition annoncée des vestiges historiques, la direction locale de la culture ne cache pas son impuissance. Toutes les propositions soumises, lors des séances annuelles de négociation et d’arbitrage pour l’élaboration du budget sectoriel, sont systématiquement balayées d’un revers de la main par la direction générale du budget, selon les responsables locaux. Le chef du service patrimonial de cette direction précise que tous les projets de restauration des sites classés sont gelés, faute de budget, depuis 2015. Il cite ainsi l’exemple du Palais du bey et de la mosquée du Pacha qui ont fait l’objet de deux correspondances du Premier ministre, le 26 mars et le 13 avril 2017, instruisant le chef de l’exécutif local de conclure une convention avec les Turcs pour la restauration des deux sites. Le Palais du bey devait être restauré par la société Tosyali, tandis que la mosquée du Pacha devait être réhabilitée par l’Agence turque de coopération et de développement (Tika).

Les études menées sur les deux sites auraient apparemment dissuadé les Turcs à lancer les chantiers de restauration. Les deux sites nécessitent des travaux importants et surtout coûteux. La société Tosyali a finalement opté pour la construction d’une nouvelle mosquée à El-Barki, près du rond-point El-Bahia, alors que l’agence turque Tika n’a plus donné signe de vie. À propos du site Portus Magnus, le chef du service patrimoine assure qu’un plan de protection et de mise en valeur de ce site archéologique a été établi par la direction de la culture et approuvé par l’Assemblée populaire de wilaya. Cependant, le principal écueil à la concrétisation de ce projet demeure l’absence de budget nécessaire pour mener les fouilles archéologiques, les aménagements intérieurs et la réalisation d’une clôture. 

“Nous avons appris récemment qu’un particulier a lancé un chantier de construction d’une habitation individuelle sur le site. Les inspecteurs de la direction de la culture soutenus par la brigade de gendarmerie nationale se sont déplacés sur les lieux pour arrêter le chantier. Nos inspecteurs ont été informés par le concerné qu’il détenait un permis de construction dûment délivré par l’APC de Bethioua. Ce document aurait été accordé durant les derniers jours du mandat de l’ancien exécutif communal. Le chantier a été suspendu sur le champ mais nous avons été, une nouvelle fois, alertés que ce chantier a repris. La commune de Bethioua a été finalement saisie pour promulguer un arrêt définitif des travaux”, continue notre interlocuteur.

Et d’ajouter : “Nous avons également appris qu’un plan de lotissement pour la construction de trois habitations individuelles a été établi dans cette commune sans consultation de la direction de la culture. Le site historique se trouve en fait sur des terres ‘arch’, considérées comme propriétés tribales ancestrales par les natifs de cette commune. Il suffisait, dans un passé récent, du témoignage de deux notables de la région pour avoir la propriété d’un terrain et entreprendre les travaux de construction. Désormais, nous avons besoin en urgence de ressources financières pour protéger ce site archéologique.” En attendant que l’argent tombe du ciel, le patrimoine historique classé de la ville tombe en ruine et des pans de l’histoire d’Oran risquent de disparaître à jamais. 

 

Réalisé par : Arezki M.

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