Reportage MONT-DE-PIÉTÉ À ORAN

Plongée dans le monde du prêt sur gage

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Arezki M. Publié 03 Avril 2022 à 12:00

© D. R.
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Les  agences  de  prêt  sur  gage  ne  prêtent  pas  qu’aux  pauvres.  Les nantis semblent, en effet, de plus en plus nombreux à recourir à cette solution afin de se procurer, en toute discrétion, la liquidité à de faibles taux d’intérêt.

La conjoncture économique difficile que traverse l’Algérie depuis quelques années, aggravée par la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, a donné naissance à une nouvelle clientèle des agences de prêt sur gage de la Banque de développement local (BDL) qui a conservé le monopole de cette formule alternative du prêt bancaire. “Le temps où le prêt sur gage était réservé aux plus démunis est révolu. L’agence reçoit actuellement une clientèle issue de toutes les couches de la société, des plus riches au plus pauvres. Les clients viennent mettre en gage leurs bijoux pour des motifs divers. Il y a, bien sûr, les retraités avec de maigres pensions qui ont besoin de payer une facture, un loyer ou faire face à des frais de santé, des pères et des mères de familles démunies qui viennent emprunter pour boucler les fins de mois, ceux qui veulent vivre au-dessus de leurs moyens… Mais l’agence accueille une nouvelle catégorie de clientèle constituée de personnes aisées à court de liquidités qui optent pour cette formule pour se financer à court terme. Nous accueillons souvent des petits commerçants qui ont un besoin urgent de liquidités pour financer des achats ou faire face à une dépense imprévue, des commerçants à la valise qui veulent financer leurs opérations d’importation de biens divers, des personnes aisées qui ne disposent pas de garanties ou de liquidités immédiates, etc. Je connais personnellement une habituée qui vient mettre en gage ses bijoux pour avoir de l’argent de poche”, confie cet ancien employé d’une agence BDL d’Oran qui a requis l’anonymat. Dans la salle d’attente, des femmes bien habillées, des bijoux en or autour du cou, aux doigts et aux poignets, attendent patiemment leur tour pour mettre en gage leurs parures. Questionné sur les motifs qui poussent les gens à mettre en gage leurs bijoux, notre interlocuteur assure que de nombreux clients empruntent pour vivre au-dessus de leurs moyens. Il s’agirait de personnes qui s’étaient habituées, durant les années de l’embellie financière, à un train de vie confortable, mais qui se sont retrouvées, du jour au lendemain, à court d’argent en raison de la conjoncture économique difficile. La crise sanitaire a été en quelque sorte un catalyseur qui a précipité des personnes nanties dans une forme de “précarité”.
 
Le prêt sur gage pour boucler les fins de mois  
Des personnes en situation de précarité - des retraités ou des fonctionnaires percevant de maigres salaires - se présentent tous les jours à cette agence pour déposer leurs bijoux pour pouvoir boucler des fins de mois de plus en plus difficiles. Le mois de Ramadhan, synonyme de grandes dépenses, contraint des pères et des mères de familles à mettre en gage leurs bijoux pour garnir la table. Ces ménages aux ressources modestes, acculées par la chute du pouvoir d’achat et la flambée des prix des denrées alimentaires, sont ainsi pris entre le marteau et l’enclume : s’endetter auprès des proches ou brader leurs bijoux au prix de l’or cassé. Le prêt sur gage constitue ainsi une alternative pour limiter les dégâts en attendant des jours meilleurs. Les retraités sont une clientèle fidèle dans cette agence de prêt sur gage. “De nombreux retraités subsistent grâce au prêt sur gage. Les pensions de retraite ne suffisent plus pour vivre dignement et l’augmentation du coût de la vie ne leur laisse aucun répit. Ils viennent le 18 de chaque mois pour retirer leurs bijoux, mais quelques jours après, ils les remettent en gage”, affirme notre interlocuteur.  
La BDL dispose de six agences réparties à travers les quatre grandes villes du pays (deux à Alger, deux autres à Oran, une à Annaba et une autre à Constantine). Contre le dépôt d’un bijou en or, un prêt est accordé immédiatement au client qui reste propriétaire de son bijou. Le prêt peut durer jusqu’à trois ans avec possibilité d’un échéancier de paiement. L’agence BDL de prêt sur gage du centre-ville d’Oran accueille en moyenne de 400 clients par jour, mais à l’approche du mois de Ramadhan ou des fêtes religieuses, ce nombre peut rapidement doubler, voire tripler. Le prêt sur gage attire désormais de plus en plus de clients intéressés par ses nombreux avantages : facilité d'accès au prêt, argent versé immédiatement après le dépôt en gage des bijoux, sécurité, confidentialité et, surtout, revalorisation du plafond du prêt qui est passé de 50 millions à 120 millions de centimes par client. Le calcul du montant du prêt s’effectue sur la base de 4 000 DA le gramme d’or au lieu de 2 000 DA auparavant, et le poinçonnement de l’or qui était jadis exigé n’est plus obligatoire. Dans cette agence, les clients ne se font pas prier pour mettre en gage leurs bijoux. Les employés sont souvent débordés par le nombre des demandeurs qui se déplacentparfois depuis d’autres wilayas et nombreux sont priés de revenir un autre jour. La banque a surtout facilité l’accès à cette formule pour les particuliers qui peuvent bénéficier d’un prêt immédiat sur simple présentation d’une pièce d’identité (CIN en papier), alors que pour ceux qui détiennent la carte d’identité biométrique, ils doivent adjoindre un certificat de résidence en cours de validité. Le principal avantage de cette formule réservée aux résidents algériens âgés de 19 ans et plus, selon un employé de cette agence, est le faible taux d’intérêt qui serait largement compétitif comparativement aux autres formules de prêts à la consommation. L’agence de prêt sur gage n’exige aucune assurance ou garantie financière en plus du bijou mis en gage. Le taux d’intérêt est calculé sur la base de 200 da par mois pour 10 000 DA prêté, soit 2 400 DA par an pour un prêt d’un montant d’un million de centimes. 
 
Les experts ont le dernier mot  
Le prêt sur gage est formalisé par un contrat qui mentionne le montant total du prêt, sa durée (de 6 à 36 mois), les modalités de remboursement, les droits attachés au bijou et les conditions pour récupérer le bien mis en gage avant le terme du prêt, mais avant de conclure ce contrat, l’objet remis en gage doit passer par une expertise minutieuse pour s’assurer de l’authenticité de l’or. 
L’agence de prêt sur gage accepte essentiellement les bijoux en or 18 carats (l’or 18 carats est composé à 75% d’or pur. Appelé par les professionnels l’or 750/1000, cet alliage, le plus noble après l’or 24 carats, est utilisé par les joailleries de renommée). “L’agence de prêt sur gage dispose d’appréciateurs professionnels pour évaluer la qualité des bijoux et le taux de l’or pur. Tous les bijoux doivent passer par une expertise avant la signature du contrat de prêt sur gage. De nombreuses clientes ont été stupéfaites d’apprendre que leurs bijoux de 18 carats (ou 18 gr d’or pur dans 24 gr d’alliage) ne contiennent que 16… carats”, continue l’employé de banque.
L’augmentation vertigineuse du prix de l’or local et importé incite les trafiquants à redoubler d’ingéniosité pour contrefaire les bijoux : faux poinçons, bijoux bourrés de fils de cuivre et de pierres d’ornement sans valeur, canettes de bière et de boissons fondues avant d’être mélangées à l’or, etc. Le test du touchau ou pierre de touche est généralement employé pour tester les alliages et les métaux précieux. La pierre de touche est une petite tablette foncée constituée de pierre de carrière, d’ardoise ou de basanite. Sa surface finement granuleuse permet aux métaux tendres d'y laisser une trace visible au frottement. Ce test n’est, cependant, pas fiable à 100%, selon des experts et les appréciateurs de l’agence de prêt sur gage, qui sont ainsi contraints de recourir à un matériel plus pointu pour vérifier l’authenticité de l’or.  
L’agence de prêt sur gage propose également la location des coffres-forts pour les clients qui veulent bénéficier d’une protection optimale de leurs biens.
“Le prix de la location d’un petit coffre-fort est très modeste. Il est de seulement 3 000 dinars par an”, explique notre interlocuteur en précisant que ce service est réservé seulement aux clients possédant un compte chèque à la BDL. Ceux-ci ont le choix entre trois modèles de coffre-fort (petit, moyen et grand) et peuvent bénéficier de plusieurs avantages : la sécurité, la banque se portant garante de la sécurité des biens déposés, la facilité et la rapidité de la souscription et la confidentialité (seul le client est autorisé à accéder au coffre). L’accès se fait au moyen d’une clé unique remise par la banque au moment de la signature de la convention et du paiement du montant de la location. Le client a, cependant, le droit d’autoriser une tierce personne à accéder au coffre-fort, dans les mêmes conditions que lui en établissant une procuration nominative pour la personne concernée. Lors de la signature de la convention, une date de prélèvement prédéfinie est arrêtée, la banque se réservant le droit de prélever directement du compte du client le montant spécifié à échéance.
“Le service de location de coffres-forts intéresse de nombreux clients, mais ce sont surtout les émigrés qui souscrivent à cette prestation pour conserver leurs bijoux, objets précieux et leurs actes de propriété durant leur séjour à l’étranger”, continue l’employé. Ainsi, contrairement aux idées reçues, le prêt sur gage n’est plus l’apanage des personnes dans le besoin : quelle que soit la situation financière ou sociale, tout le monde peut y trouver son compte : des riches et des affairistes à court de liquidités, des retraités et des pères de familles modestes qui espèrent boucler des fins de mois et, parfois, des femmes qui veulent seulement s’assurer de l’authenticité de leurs bijoux.

Réalisé par : AREZKI M.

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