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LA KABYLIE, CENT JOURS APRÈS LES FEUX DÉVASTATEURS DE L’ÉTÉ DERNIER

La promesse du printemps

© D. R.

Enfin  la  pluie. Ikhlidjen, éprouvé  par  les  feux  ravageurs de l’été dernier, renaît de ses cendres. Peu à peu, le paysage funeste cède l’espace  aux  bourgeons  qui  émergent  de  la  terre  brûlée.  Ses habitants conjurent le  malheur  et  préparent   le printemps... Reportage.

Sur des champs jusque-là tristes et noirâtres, il pousse des herbes sauvages et des plantes comme de petits miracles. Des graines commencent à germer au pied des arbres calcinés. Sur des oliviers nus, à l’écorce brûlée, de minuscules bourgeons font leur apparition et s’agrippent comme de fragiles promesses aux branches squelettiques. 

Étrange paysage que ces taches vertes qui s’apprêtent à coloniser l’espace, en tissant patiemment leur étoffe sur un amas de cendres froides. Des ruisseaux, formés par les dernières pluies, descendent des montagnes et traversent massifs forestiers et maquis comme un pansement sur une plaie géante. Il y a aussi ces oiseaux chanteurs qui survolent la colline brûlée, annonciateurs d’une nouvelle espérance. Trois mois, jour pour jour, après le gigantesque désastre causé par les feux de forêt, la Kabylie revient peu à peu à la vie. Elle qui a vu l’enfer l’été dernier, quand les flammes ont brûlé sa chair, défiguré sa beauté, détruit ses maisons et semé la mort, se met lentement à se réinventer, avec cette résilience légendaire propre au majestueux Djurdjura, inébranlable. Larbâa Nath Irathen, épicentre du désastre, violemment frappée par les feux de forêt, en août dernier, se réveille ce lundi 16 novembre sous un épais brouillard. Cette commune dont les cimes tutoient les nuages fait sa toilette, grandeur nature, avec l’eau du ciel. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis une dizaine de jours et la bruine continue encore d’irriguer profusément monts, vallons et les cœurs des hommes. Tous les bienfaits de cette pluie inespérée se lisent et se voient aujourd’hui sur les visages empourprés des habitants de cette région de la Haute Kabylie. “La baraka”, “Khir Rebbi”, “Une clémence du ciel”, “Un retour à la vie”… dans le berceau qui a vu naître Abane Ramdane, on accueille, comme un baume au cœur, ces pluies tant attendues. “Nous l’attendions avec impatience, ici, où tout a été dévasté par les feux de forêt de l’été dernier. C’est une pluie réparatrice. Hamdoullah !”, se réjouit Arezki, sous son parapluie et coiffé d’un bonnet.

Debout, face à un panneau d’affichage décrépit et jauni, il regarde, l’air indifférent, les quelques têtes des candidats à la mairie de sa commune, à deux semaines des élections locales du 27 novembre. Ce retraité à la mine joviale ne comprend pas le peu d’intérêt que tous ces candidats accordent aux choses essentielles et vitales pour les populations locales comme l’eau, l’environnement et l’écologie. “Ils font plein de promesses. Mais jamais en phase avec les attentes des gens. Ils disent vouloir faire des choses pour Larbâa Nath Irathen, mais ne connaissent même pas les besoins des populations”, s’offusque-t-il, en faisant observer que l’urgence, aujourd’hui, est de replanter les centaines d’hectares de maquis décimés par les incendies. “C’est une priorité absolue. Beaucoup vivent ici de leur terre et de leurs oliviers. Et puis, il y a toutes ces maisons détruites par les incendies qui attendent d’être reconstruites ou encore ces nombreux blessés qui ont encore besoin d’un soutien financier”, relève-t-il amèrement. Or, s’attriste encore ce sexagénaire, ancien salarié de la santé publique, pour tous ces candidats qui se sont lancés dans la campagne électorale, ces questions “ne sont pas au cœur de leurs préoccupations”. Tout reste, en effet, à faire dans cette commune qui n’a pas encore pansé toutes ses plaies. 

Traumatisme
À ces espérances s’ajoutent les besoins d’une thérapie et d’une prise en charge psychologique des rescapés. Et pour cause : les séquelles du désastre sont encore vives et visibles. Si, dans les étroites ruelles animées de Larbâa Nath Irathen, rien ne rappelle aujourd’hui l’horreur vécue pendant l’été, avec les gigantesques flammes semant mort et désolation sur leur passage, Ikhlidjen, lui, semble encore figé dans cette séquence morbide. À deux kilomètres d’ici, loin du chef-lieu de la commune de Larbâa Nath Irathen, ce village de quatre hameaux, peuplés de 1 700 habitants, semble trouver encore du mal à oublier les boules de feu qui se sont abattues sur lui dans la nuit du lundi au mardi 9 août, où tout a basculé. “Nous n’y arrivons pas. Qui peut oublier ce désastre ? La blessure est profonde”, s’attriste Tassaâdit, cette septuagénaire rencontrée dans l’une des venelles étroites d’Ikhlidjen recroquevillé dans le brouillard. Le visage sillonné de rides, le teint sombre et la peau sèche, durcie sans doute par le poids des ans et une vie de dur labeur, Tassaâdit dit faire encore des cauchemars en pensant à ces flammes qui atteignaient parfois vingt mètres de hauteur. Elle n’est pas la seule à se réveiller la nuit en sursaut. Comme elle, Loumi Saïd, la trentaine consommée, confie ne plus trouver le sommeil comme avant ce désastre. S’il a pu échapper in extremis aux flammes, sa sœur, son beau-frère et leur fille de six mois ont connu malheureusement un autre sort funeste. Piégés par les feux de forêt ce jour-là, ils ont tous péri. “Rien n’est plus comme avant. Tout a basculé pour moi. J’ai échappé à la mort, certes, mais je ne sais plus si je vis depuis. Je ne dors pas la nuit. Je me réveille souvent en sursaut au moindre bruit entendu, au moindre vent soufflant fort sur le village. Rien n’a plus de goût pour moi. Les journées sont sombres, comme tout ce paysage calciné qui nous entoure”, raconte-t-il d’une voix à peine audible et le regard comme perdu, hagard. Même la pluie qui s’abat abondamment depuis des jours semble peiner à adoucir la mémoire encore douloureuse et portée comme un fardeau par la population locale. Niché en contre-bas de la route nationale n°15, qui mène vers Aïn El-Hammam, Ikhlidjen ressemble en cet automne à une blessure béante au milieu d’un paysage lunaire. Les stigmates de la brûlure sont visibles sur les murs encore noircis. Ici, des toitures en charpentes éventrées, là un amas de meubles carbonisés jonchant le sol, plus loin encore des arbres sans vie au milieu de jardins abandonnés. Tout dans ce village aux mille dédales témoigne de la violence des flammes qui ont consumé les corps de vingt-quatre enfants d’Ikhlidjen, perché à plus de 800 mètres d’altitude.

La difficile reconstruction
Comment oublier ? Ni le temps ni le ciel de ce novembre pluvieux ne semblent pouvoir tirer ce village, jadis paisible, de son cauchemar. Comme des rescapés d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie, les villageois se sentent aujourd’hui abandonnés et oubliés. 

Seuls et à la force des bras, ils essaient de résister aux démons des douloureux souvenirs et de continuer de vivre, en attendant que le temps, ce remède des âmes, fasse son œuvre. Une pelle à la main, Boukhalfa, 35 ans, s’emploie à dégager un tas de terre et de débris devant sa porte. 

Depuis trois mois, sa grande affaire à lui est de reconstruire sa maison dont le toit a été éventré et les murs détruits par la violence des flammes. “J’ai du mal à avancer, seul, dans les travaux de reconstruction. Mon appartement et celui de mon frère à l’étage ont été littéralement soufflés ce mardi matin du 10 août”, se rappelle-t-il, l’air éprouvé. Il nous fait visiter sa maison, tristement vide et en ruine. “Cela fait trois mois que je reconstruis ma maison. J’ai dû quitter mon travail de marchand de légumes à Larbâa Nath Irathen pour me consacrer uniquement à cette tâche. Il me reste encore beaucoup à faire avant d’espérer retrouver la chaleur de ma maison”, ajoute-t-il, lui qui a dû envoyer sa femme et sa fille habiter chez ses parents, en attendant de terminer les travaux de reconstruction. 

Sans revenu depuis trois mois, Boukhalfa ne compte aujourd’hui que sur ses quelques maigres économies, mais surtout sur la solidarité de la population, d’ici ou d’ailleurs. “El-hamdoulillah, mazal el-moumnine”, se réjouit-il, expliquant que sans l’aide de bienfaiteurs anonymes, qu’ils soient du village, de Sétif ou encore d’Alger, il n’aurait même pas pensé entamer les travaux de reconstruction de sa maison. “Un anonyme de Sétif m’a envoyé de l’argent. Un ami du village m’a acheté mille briques. Un autre anonyme d’Alger m’a promis de me fournir en charpente pour refaire mon toit”, ajoute-t-il, rassuré et ravi de cet exceptionnel élan de solidarité. Et les promesses et les aides de l’État ? À Ikhlidjen, la question suscite sarcasmes et ironie. 
“On nous a promis des aides pour reconstruire totalement nos maisons. Plusieurs commissions se sont succédé ici depuis trois mois. Au final, on nous a accordé une aide de 700 000 DA. Insignifiante pour reconstruire nos maisons. À peine peut-elle servir à relever les murs de mon salon et refaire le sol”, ironise Boukhalfa, expliquant avoir introduit plusieurs recours. En vain. “À la daïra, on nous a dit sèchement : ou vous prenez ça ou vous n’aurez rien.” Il n’est pas le seul. Laârab Ahcen, 42 ans, ne peut que compter sur la force des bras et la solidarité des populations pour reconstruire la maison familiale. Ce gérant d’une salle des fêtes dit trouver toutes les difficultés pour rebâtir sa maison. “Notre activité était déjà durement affectée par la pandémie de Covid-19. Sans ressources financières régulières, les travaux que j’ai engagés risquent de s’étaler sur plusieurs mois, voire plusieurs années”, dit-il avec regret. Et comme Boukhalfa, son recours déposé à la daïra de Larbâa Nath Irathen n’a pas connu de suite. À 14h passées, la pluie s’arrête, les nuages se dissipent. 

Un arc-en-ciel surgit au-dessus d’Ikhlidjen qui, certes, n’a pas encore pansé ses plaies, mais offre le visage d’un village résolument décidé à affronter ses démons et à repeupler ses collines. Ath Mimoune, un autre hameau sis à quelques kilomètres d’Ikhlidjen, donne déjà l’exemple et la voie à suivre. Abderrahmane, Yacine et leurs amis ont planté quelque 1 500 chênes en seulement 20 jours. Ils ne comptent pas s'arrêter en si bon chemin et promettent d'atteindre le chiffre de 5 000 arbres plantés. L’hiver passera et le printemps n’en sera que plus beau.  
 

Reportage réalisé par : KARIM BENAMAR

 


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