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Culture / Culture

Festival d’Avignon

Le théâtre pour raconter le colonialisme et l’exploitation en Afrique

© D.R

Un spectacle qui se termine par la dégustation d'un mafé, mais pas seulement pour le plaisir des papilles : au Festival d'Avignon, la prestigieuse manifestation théâtrale dans le sud-est de la France, riz, bananes ou chocolat sont racontés à travers des histoires de colonisation et d'exploitation. En entrant dans la salle, une odeur de nourriture titille les narines : le public, assis des deux côtés de la scène, peut voir le chef-comédien Alexandre Bella Ola découper sur une grande table carottes, courgettes et autres légumes qu'il fera mijoter dans une grande casserole fumante, où il ajoutera du soumbala (condiment très utilisé dans la cuisine africaine) et surtout la sauce arachide, communément appelée mafé. Pourquoi le mafé ? 
Pour l'autrice et metteuse en scène franco-ivoiro-malienne Éva Doumbia, le projet est parti d'une histoire personnelle. Dans les années 1980, au Havre, dans l'ouest de la France, “mon père immigré a ouvert sans doute l'un des premiers restaurants africains avec un associé tunisien qui faisait du couscous. Lui préparait le mafé et j'ai longtemps pensé que ce plat était traditionnel. Or, c'est récent et lié au colonialisme : le riz ne poussait pas en Afrique, la pâte arachide a été importée par le colon des États-Unis”, explique-t-elle à l'AFP. “Cette nourriture s'est imposée sur le continent, notamment en Afrique de l'Est, et les habitudes alimentaires ont été modifiées”, ajoute-t-elle. “Autophagies. Histoires de bananes, riz, tomates, cacahuètes, palmiers. Et puis des fruits, du sucre et du chocolat”: voici le titre du spectacle, ou plutôt de cette “eucharistie documentaire” comme elle préfère l'appeler. “On se réunit pour se nourrir ensemble, pour se remémorer ces histoires d'exploitation qui continuent jusqu'à aujourd'hui”, précise Éva Doumbia. 

La performance mélange danse, musique, chants, mais aussi des images filmées en Afrique et diffusées sur un écran où l'on peut voir un planteur de cacao en Côte-d'ivoire qui gagne à peine pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans la salle, chaque spectateur reçoit un morceau de chocolat “équitable” fabriqué en Côte d'Ivoire.

Présente sur le plateau aux côtés du chef, de deux autres comédiennes et d'un danseur, Éva Doumbia demande au public de remercier ceux qui ont “semé, planté, nourri, arrosé, transporté cet aliment”. Ce voyage historico-culinaire, qui évoque également le sort oublié des Indochinois réquisitionnés en 1939 pour relancer la riziculture en Camargue, “n'est pas pour accuser” qui que ce soit, tient-elle à souligner. “Il souhaite être un début de réflexion, on pose un constat, pas une solution, en espérant que les gens auront plus conscience que la plupart de ce qu'on mange au quotidien provient de l'exploitation d'êtres humains sous-payés sur d'autres continents ou de migrants qui travaillent dans des conditions déplorables. +On mange des gens+, d'où le mot +autophagies+ (se manger soi-même)”, dit-elle.

La question des origines culinaires a pris de l'ampleur ces dernières années, comme en témoigne le succès du documentaire diffusé ce printemps sur Netflix, “High on the Hog”, qui retrace l'influence des traditions alimentaires et culinaires africaines dans la gastronomie américaine, en évoquant notamment l'apport des esclaves aux États-Unis. “La prise de conscience est encore limitée à des gens informés”, estime Éva Doumbia, qui a effectué plusieurs voyages culinaires en Afrique et à la Nouvelle-Orléans. L'artiste, qui se définit comme “Afropéenne”, est cofondatrice du collectif d'artistes “Décoloniser les arts” qui appelle à repenser les narrations dans le spectacle vivant et les arts en général. 

Dans ses spectacles, elle interroge sans cesse la manière dont les rapports raciaux hérités du colonialisme s'expriment encore en société. Il y a dix ans, dans Mon cheveu et moi, un spectacle-cabaret sur l'histoire du traitement du cheveu crépu, elle racontait une histoire d'aliénation au modèle occidental, avec des femmes noires voulant se lisser à tout prix leurs cheveux. Elle préfère ne pas commenter sur la “crispation” en France entre universalistes et racialistes. “Les choses ont bougé ces cinq dernières années grâce à beaucoup de volontarisme, mais il faut faire un effort au niveau des récits et (de) ceux qui les racontent”, déclare l'artiste.

AFP


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