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A la une / Reportage

Marché des véhicules d’occasion

Ça chauffe !

© Liberté

Avec l’arrêt de l’importation des véhicules et la fermeture des usines de montage automobile, le marché des voitures d’occasion flambe. Les véhicules, y compris les petites cylindrées, sont inaccessibles pour le commun des citoyens.  

La paralysie quasi totale qu’a connue le marché de l’automobile depuis le début de la pandémie de Covid-19, en mars 2020, est une vraie “bénédiction’’ pour le marché des voitures d’occasion qui, depuis que son activité a été autorisée par le gouvernement il y a près d’un mois, a repris sur fond d’une flambée sans précédent des prix. Pour mieux s’en imprégner, virée au marché de véhicules d'occasion d’Aomar, dans la wilaya de Bouira qui compte parmi les plus importants au niveau national. En ce deuxième mardi après sa réouverture, il a été littéralement pris d’assaut par les vendeurs, les acheteurs et autres curieux. Rien que pour y accéder, il faut prendre son mal en patience durant plus d’une demi-heure pour espérer trouver une place. À 6h, la RN5 jouxtant ce marché était déjà encombrée par des centaines d’automobilistes qui attendaient d’obtenir leur ticket de place à 1 200 ou 1 500 DA, selon le poids du véhicule. Nombreux sont ceux qui sont là depuis la veille. Ils préfèrent passer la nuit dans l’habitacle de leurs véhicules pour ne pas enfreindre le couvre-feu imposé par les autorités. 

D’après leurs plaques numérologiques, ils viennent, pour la plupart, de loin. Principalement de Sétif, d’Alger, de Bordj Bou-Arréridj, de Tipasa, de Blida, de Tizi Ouzou… “J’ai parcouru plus de 300 kilomètres pour arriver à l’heure. En vain. Outre le couvre-feu qui m’a retenu à Bouira jusqu’à cinq heures pour reprendre la route, il y a eu un gros bouchon à l’entrée de la ville d’Aomar, si bien que j’ai été contraint à garer ma petite citadine à quelque 500 mètres du marché. Tout de même, j’essaierai, peut-être, de trouver quelqu’un avec qui je ferai un échange car je ne peux pas espérer acheter un véhicule plus cher que le mien en ces temps de disette et, de surcroît, à la veille du Ramadhan”, confie un Sétifien. Sept heures, les portes sont déjà fermées à cause du nombre impressionnant de voitures qui attendent devant les entrées. “Nous ne pouvons pas recevoir plus que le marché ne peut contenir.

Depuis la réouverture, nous sommes chaque mardi débordés au point que des rixes éclatent entre nous et les automobilistes”, explique un gardien devant le portail donnant sur la RN5. Tout le monde se met alors à la recherche de la bonne affaire, surtout que les “samsaris”, autrement dit les spéculateurs, sont arrivés à l’aube pour suivre l’arrivée des véhicules qui feront leur affaire de “gain facile”. “Ici, ce sont eux qui fixent les prix”, lance un habitué de ce marché. “Si vous voulez acheter un véhicule, il vaut mieux vous éloigner des samsaris et de tous les revendeurs. La décision leur revient toujours. Lorsqu’ils vendent leurs véhicules, ils montent les prix, et quand ils achètent, ils déploient leur ruse pour les baisser”, dit-il. En attendant, les acheteurs et les vendeurs s’emploient à nettoyer leur véhicule.

On commence à fixer les prix à l’arrivée des clients. Ce sont les petites cylindrées ayant roulé entre 2014 et 2019 qui ont visiblement la cote. Les prix de certaines sont quasiment proches du neuf. À titre d’exemple, le prix d’une Picanto année 2015 ayant roulé 140 000 kilomètres est fixé à 160 millions de centimes, alors qu’une Sandero de la même année est à 180 millions de centimes. “On m’a proposé une Peugeot 207, année 2012, moteur HDI, toutes options, à 150 millions de centimes. Pourtant, elle a roulé plus de 200 000 kilomètres. Il faudra s’attendre à refaire plusieurs pièces dès que la transaction sera conclue. Les pièces de rechange ont flambé sur le marché parce qu’il n’y a pas eu d’importation depuis une année et que le dinar, comme vous les savez, a nettement chuté”, confie un automobiliste sur place. 

Face à cette envolée des prix, nombreux sont ceux qui proposent plutôt un échange. D’autres sont venus juste jauger le marché surtout que cet endroit est situé sur la RN5, un axe routier important desservant les villes de l’est du pays et la capitale. “J’ai une Peugeot 208 achetée en 2017 à 150 millions de centimes. Et comme elle est en très bon état, je préfère finalement la garder. Je me suis arrêté juste pour faire un tour et avoir une idée sur les prix. Si je la vendais, que pourrais-je acheter à ce prix ?”, s’interroge un automobiliste de passage. Durant toute la journée, seules quelques voitures ont été vendues. Pour en savoir plus, je m’approche d’un revendeur. “Si je fais ce métier depuis déjà plus d’une dizaine d’années, ce n’est pas pour m’enrichir, mais c’est devenu pour moi une passion. Parfois ce que je gagne sur un véhicule, je le perds la semaine suivante.

Et puis maintenant, ce n’est plus comme avant, il y a beaucoup d’arnaques. Certes, je ne crains pas les anomalies qui peuvent surgir sur l’état du véhicule car j’ai assez d’expérience pour ça, mais ce sont surtout les papiers qui me font peur. C’est la première fois que je vois tant de voitures ici à Aomar. Peut-être que cela est dû à la crise sanitaire. Les ventes sont difficiles et les négociations sont souvent ardues”, m’explique-t-il. Concernant les prix, il reste très vague. “Ces personnes font la pluie et le beau temps dans ces endroits, mais elles ne disent jamais tout”, remarque un vendeur. 

À la mi-journée, vendeurs et acheteurs commencent à quitter la place. Déçus pour beaucoup d’entre eux. “La vente sur internet est plus facile parce qu’une fois face à un potentiel client, personne ne viendra ‘polluer’ l’atmosphère. Grâce à ce moyen technologique, j’ai pu vendre deux véhicules et en acheter un autre. Mais devant ces revendeurs sans scrupules, il faut être prudent. Au moment de conclure une affaire, ils viennent à chaque fois brouiller les cartes en montant les enchères de quelque cinq à dix mille dinars. En tout cas, lorsque vous êtes intéressé par un véhicule, il vaut mieux prendre le numéro de téléphone du vendeur pour espérer trouver avec lui un terrain d’entente loin de ces spéculateurs”, grogne un fonctionnaire visiblement agacé par l’échec de sa transaction. Plus loin, un groupe de personnes entoure une cylindrée moyenne, une Sandero, qui attise les convoitises et autour de laquelle les enchères montent en flèche. 

Les revendeurs, qui savent pertinemment que leur voiture est en bon état et ne dépasse pas les trois ans d’âge, font flamber son prix. “À 180 briques, on conclut l’affaire ? N’oubliez pas que je suis le premier à vous avoir proposé cette somme. Est-ce que vous allez me changer pour quelques billets ?”, insiste un des revendeurs qui semble intéressé par le véhicule. Le propriétaire de la Sandero est gêné, mais il ne donne pas son aval. Il ne réclame pas moins de 190 millions de centimes pour céder la voiture. La poire est coupée en deux et la transaction est conclue. Une des rares de cette matinée.

Selon un connaisseur du secteur, le flou qui entoure le domaine de l’automobile en Algérie est un facteur défavorisant aussi bien pour les vendeurs que pour les acheteurs. “Depuis la suspension de l’importation des kits CKD/SKD et la remise jusqu’à nouvel ordre de la décision prise par le gouvernement pour l’importation des véhicules de moins de trois ans, personne ne sait que faire au point que certains regrettent le temps où on changeait de véhicule comme on changeait de chemise”, soutient-il.

“La situation est plus confuse qu'avant, d’autant plus que rien n'est prévu pour pallier le manque de véhicules sur le marché de l’automobile. Ces décisions prises par à-coups ne servent pas le citoyen lambda et encore moins l’État. Il y a quelques années, un fonctionnaire pouvait espérer acquérir un véhicule, surtout avec les emprunts des banques. Mais maintenant, c’est le flou total à cause de l’instabilité que connaît le pays. Conséquence, ce moyen de transport est hors de portée.

On ne peut avoir ni du neuf ni de l’occasion : les deux sont inaccessibles”, analyse encore le connaisseur. Comme lui, ils étaient nombreux à se rendre dans ce marché avant de rentrer chez eux désespérés d’avoir un véhicule qui convient à leur budget. “Même les voitures de marque asiatique qu’on sous-estimait, il y a de cela quelques années, ont la cote. Je n’ai rien compris.

Est-ce qu’un jour, on aura la chance d’avoir un véhicule aussi facilement comme cela se fait sous d’autres cieux ?”, se demande un fonctionnaire d’administration qui ne faisait que regarder tous les types de véhicules garés dans ce grand espace avant de rentrer chez lui, frustré comme de nombreux autres. 

Vers 13h, la plupart des automobilistes ont déjà quitté les lieux. Ils attendront samedi prochain pour se rendre au marché de Tidjelabine, à Boumerdès. “À ce rythme, ce que j’aurais perdu en payant les taxes de stationnement finiront par me ruiner. Depuis la réouverture de ce marché, j’ai déjà déboursé 3 600 DA et je crois que le meilleur moyen de me débarrasser de ce tacot est de le mettre en vente sur le Net”, lance un des derniers automobilistes qui quitte le centre du marché où il avait trouvé une place entre des véhicules rutilants.

Cela étant, même si le ministère de l’Industrie avait validé sept dossiers pour les concessionnaires en vue d’importer des véhicules neufs, ce n’est certainement pas demain que les prix des véhicules d’occasion connaîtront une baisse et qu’ils seront à la portée des bourses moyennes parce que le prix du neuf sera, lui aussi, inabordable en ces temps de vaches maigres.   

 

 

Réalisé par : O. Ghilès

 


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