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A la une / Reportage

DOULEURS, ESPOIRS ET DIGNITÉ HUMAINE

ÊTRE MIGRANT AU TEMPS DE LA PANDÉMIE

© Louiza Ammi/Liberté.

Dans sa veste rouge, la jeune femme semble porter le monde sur ses épaules.

Ils sont originaires du Niger, du Mali, du Cameroun ou du Sénégal. On les croise dans la rue. Ils sont devenus invisibles pour certains ou, pire, des indésirables pour d’autres. L’amalgame est souvent fait entre le “réseau de mendicité” et les demandeurs d’asile et réfugiés qui ne quémandent pas, ne demandent pas la charité, mais cherchent seulement du travail pour vivre décemment. Qui-sont-ils ? Comment ont-ils atterri en Algérie ? Liberté a rencontré certains d’entre eux qui ont accepté de raconter leurs douleurs et leurs espoirs à l’ombre de la pandémie. 
Des histoires multiples et différentes, mais partageant le même lien : le combat pour la survie. Loin du mauvais cliché qui leur colle à la peau, ils sont dignes et forts… Au bout d’un petit chemin sinueux, dans un quartier à Baba Hassan, commune sur les hauteurs d’Alger, le studio d’Amélia, situé au rez-de-chaussée d’un petit immeuble de trois étages, baigne dans un calme de cathédrale en cette veille de la nouvelle année. À peine le seuil de la porte franchi, une chaleur nous envahit, celle d’une mère qui, malgré sa situation précaire, a pu construire une vie familiale pour ses fillettes. Les cheveux ramassés en chignon, mince, Amélia accueille ses convives d’un jour avec le sourire où la timidité le dispute aux appréhensions. Installées autour d’une grande table posée au milieu du couloir, qui fait office de hall d’entrée et de cuisine, Solinda (6 ans) et Angelica (3 ans), elles aussi avec un chignon, font de la pâte à modeler, dans une grande insouciance des enfants de leur âge. Âgée de 32 ans, Amélia aspire seulement à offrir un futur à sa progéniture en lui inculquant une éducation, car, dit-elle, “je ne veux pas qu’elles vivent la même galère que moi”. Originaire de Guinée-Bissau (Afrique de l’Ouest), Amélia n’est pas née sous une bonne étoile. “Ma mère est décédée durant la guerre civile. J’ai vécu alors chez ma grand-mère. À l’âge de 8 ans, je me suis installée chez mon oncle”, raconte-t-elle. Un oncle qui la brimait, la violentait et même abusait d’elle. “Afin de payer mes études, je vendais des arachides, des beignets et autres produits au marché. Car il n’y avait personne pour m’aider.” Seule et désemparée, à 15 ans, elle rencontre son futur mari, un homme qui lui promet monts et merveilles : “Il m’avait dit qu’il allait m’aider et prendre soin de moi. Alors il m’a proposé de migrer en Algérie pour poursuivre mes études, car l’ambassade allait nous aider à nous installer”, a-t-elle expliqué. Un regret : “Comme je n’avais pas le choix, j’ai dû le suivre.” En se remémorant cette phase terrible de sa vie, son regard devient mélancolique. Mais dès qu’elle pose le regard sur ses petites “princesses”, elle semble comme animée d’un courage à soulever des montagnes.

© Louiza Ammi/Liberté.

De la Guinée-Bissau à Alger 
Partie de la lointaine Guinée-Bissau en 2013, le voyage a duré trois mois avant d’arriver au Mali : “Nous sommes restés trois semaines, et après nous avons pris le bus pour le Burkina Faso.” Deux semaines plus tard, le couple prend un autre bus pour le Niger et se retrouve ainsi sans argent. “Pour chaque étape de la traversée, nous devions payer des passeurs”, narre-t-elle. Cette escale au Niger a duré six mois, et “ce n’était pas facile” pour Amélia et son mari, qui ont dû se débrouiller en décrochant de petits boulots. “J’étais jeune et très mince. En travaillant comme femme de ménage, j’ai fait une fausse couche. Certes, nous avons connu la misère au Niger, mais beaucoup de familles nous ont aidés financièrement.” Après avoir économisé assez d’argent, ils reprennent leur traversée et cette fois-ci à travers le désert : “Arrivés à Agadès (nord du Niger), nous avons dormi pendant trois jours à la gare pour reprendre des forces, avant de repartir pour Aghilt.” Afin d’atteindre la frontière algérienne, le chauffeur du pick-up, raconte-t-elle encore, a pris des raccourcis sur des routes non bitumées. Plusieurs personnes sont alors tombées à cause des secousses, notamment l’époux d’Amélia : “J’ai dû sauter aussi, de peur de me retrouver seule. Et quand les gens tombent, le chauffeur poursuit sa route.” Ces “aventuriers” ont marché des heures durant avant d’atteindre “la lumière au bout de Tamanrasset”. Mais avant d’arriver à “la terre promise”, ces rescapés ont fait face à des horreurs sur leur route, notamment la découverte de dizaines de cadavres de migrants dans le désert du Niger, à plusieurs kilomètres de la frontière algérienne. “C’était terrifiant de voir toutes ces dépouilles. Ils sont morts de soif et de faim”, s’est-elle remémorée, la voix tremblotante. En cette année de 2014, Amélia et ses compagnons de galère arrivent enfin en Algérie, au bout d’un long et éreintant périple. Une fois à Tam, ils rejoignent un camp de réfugiés bondé de monde. Sans le moindre sou, elle se convertit en coiffeuse en réalisant des tresses africaines, tandis que son époux fait la manche sur la route. 

© Louiza Ammi/Liberté.

“Mes filles, ma bataille”
Avant d’entamer ce voyage éprouvant, la jeune femme pensait trouver le paradis et pouvoir vivre ainsi le “rêve algérien”, mais cela tourne rapidement au cauchemar. Après un court séjour dans le Sud, ils décident de gagner le nord du pays. “Nous avons pris le bus et des véhicules particuliers. Les automobilistes nous ont énormément aidés, et ce, en nous cachant des policiers.” Une fois arrivés à Alger, ils s’installent dans un quartier à Aïn Taya, à l’est d’Alger, où elle travaille comme technicienne de la propreté, alors que son mari est sur des chantiers. Ces débuts compliquent la vie conjugale. Au fil des jours, le “prince” a cessé d’être “charmant”. “Il était devenu violent et a commencé à me battre. Je suis devenue sa prisonnière”, se souvient-elle avec colère. Et comme un malheur ne vient jamais seul, la “tabouna” (plaque de cuisson traditionnelle) prend feu alors que sa petite fille, Solinda, était plongée dans un profond sommeil. “En tentant de la sauver des flammes, j’ai été brûlée au 3e degré au niveau des jambes”, dit-elle en montrant les cicatrices qu’elle porte toujours. En 2018, son mari la quitte alors qu’Angelica, l’autre petite, était encore bébé. “Après son expulsion, il m’a demandé de ne plus l’appeler ni le chercher, car il ne voulait plus revenir, et je devais l’oublier.” 

© Louiza Ammi/Liberté.

Digne et intègre, cette mère courage, dont les filles constituent sa bataille et sa niaque, enchaîne les boulots, à l’inverse de certains migrants qui préfèrent se livrer à la mendicité, afin d’assurer un avenir à sa progéniture. “Je ne souhaite qu’une seule chose : être régularisée pour offrir une meilleure vie à mes enfants. J’ai dû batailler pour qu’elles soient inscrites à l’école, cela est ma priorité”, espère-t-elle. Dans sa veste rouge, la jeune femme semble  porter le monde sur ses épaules. Mais ces épreuves difficiles qui font partie de son quotidien n’ont nullement déteint sur sa fougue et sa détermination. Désemparée, Amélia a peur de se retrouver à la rue, car depuis la pandémie de coronavirus le travail se fait de plus en plus rare. “Pour la location, j’ai été aidée par Caritas (service humanitaire de l’Association diocésaine d’Algérie). Je recevais également des paniers de l’OIM.” Les familles chez lesquelles elle travaille, sont “généreuses avec moi. Mais aujourd’hui, toutes mes économies sont épuisées, et je ne sais comment faire pour payer mon loyer qui arrive à son terme en février”, craint-elle. Avant l’épisode du coronavirus, elle percevait entre 2 000 et 4 000 DA quand elle assurait le service, mais depuis mars elle a du mal à trouver du travail et à joindre les deux bouts. “Les familles font rarement appel à moi. Il m’est arrivé de rester des semaines à la maison. La Covid-19 a encore plus envenimé ma situation financière. De plus, j’ai peur que nous soyons contaminées ; nous ne bénéficions d’aucune prise en charge.” Le regard perdu, elle rêve de devenir un jour informaticienne, car elle risque d’un moment à l’autre l’expulsion ou d’être obligée de quitter ce nid douillet si sa demande d’asile venait à être rejetée par le HCR (Haut-Commissariat aux réfugiés). Et retourner en Guinée-Bissau n’est pas envisageable car, dit-elle, “je n’ai personne et mes filles sont nées en Algérie”. 

© Louiza Ammi/Liberté.

Mohamed repart sans sa valise
Une perspective qu’elle redoute, d’autant que certains n’ont pas échappé à l’expulsion. C’est le cas des Ivoiriens Ibrahim et Mohamed qui font partie des 3 400 migrants d’au moins 20 nationalités différentes et parmi lesquels 430 enfants et 240 femmes, expulsées vers le Niger par les autorités algériennes entre septembre et octobre derniers, selon des organisations humanitaires travaillant au Niger citées par l’ONG Human Rights Watch. Ibrahim travaillait à Alger dans un chantier chez une famille qui, au bout de quatre ans, a fini par l’“adopter”. “Mon père le considère comme un fils. Il a essayé de régulariser sa situation, mais en vain ! Après son éclipse soudaine en octobre, mon père était très malheureux et inquiet”, relate Kahina, une des filles de cette famille. Afin de retrouver Ibrahim, la jeune femme a eu recours aux réseaux sociaux : “J’ai envoyé des messages à plusieurs de ses contacts facebook et j’ai fini par retrouver sa trace grâce à son frère.”  Ce dernier lui a expliqué qu’Ibrahim était coincé finalement au Niger dans un camp de réfugiés. Malheureusement, son téléphone a été confisqué et il était difficilement joignable. “J’ai dû le contacter sur le numéro de son compagnon de galère, Mohamed”, a-t-elle indiqué. “Mon père était heureux de le ‘retrouver’ mais aussi désemparé de ne pas pouvoir l’aider”, déplore encore la jeune fille. Bloqué au Niger depuis septembre à cause de la pandémie, Mohamed, cet Ivoirien de 20 ans, avait débarqué en Algérie en 2019 et avait pour projet de rejoindre l’Italie via la Tunisie. Pris au “piège” lors de ce transit, il a été contraint de rester pour gagner un peu d’argent. “Je suis resté à Alger pour quelques semaines, après j’ai rejoint Annaba où j’ai élu domicile”, dit-il au téléphone. Sa formation de carreleur lui avait permis de trouver des jobs sur des chantiers “mais beaucoup d’employeurs profitaient de ma situation pour ne pas me payer”, se désole-t-il. En septembre dernier, alors qu’il dormait paisiblement, “des policiers ont fait irruption dans l’appartement et nous ont embarqués avec mes cinq colocataires”. Cette visite surprise marquait la fin d’un rêve, celui d’atteindre l’“eldorado” européen. “Nous avons été menottés et nos affaires confisquées. Nous avons rejoint Tam à bord de camions et de bus. Nous étions très nombreux, le groupe était même composé de femmes enceintes, d’enfants et de bébés ainsi que de demandeurs d’asile et réfugiés politiques”, raconte-t-il. Arrivés à la frontière au nord du Niger, ils ont été “abandonnés” dans le Sahara, selon lui. “Alors que nous n’avions rien sur nous ! Nous avons marché durant deux semaines dans le désert avant d’atteindre un camp de migrants.” Vivant dans des conditions alarmantes, Mohamed rapporte que dans le refuge où il s’est retrouvé, la survie est presque une épreuve. “Nous mangeons très mal et il n’y a pas de médicaments pour les malades, seulement quelques masques distribués.” Selon notre interlocuteur, c’est une ONG qui devrait s’occuper de leur rapatriement dans leur pays d’origine. Et après cette mésaventure, l’envie de migrer s’est dissipée pour lui, car “c’est trop difficile”. Même s’il est conscient que l’Europe n’est pas l’éden tant rêvé, il voulait tenter sa chance pour aider ses parents. “Nous sommes une famille nombreuse et vivons dans des conditions très miséreuses. J’espérais trouver un travail de carreleur et pourquoi pas m’y installer”, rêvait-il. Vite désillusionné, Mohamed s’est résigné alors à reprendre sa valise et retourner en Côte d’Ivoire pour un aller sans retour. Et cela est le cas de milliers de migrants (rapporté par des ONG), qui depuis la pandémie ont décidé de retrouver leur pays et de quitter ainsi l’Algérie qui n’offre plus les conditions favorables de travail. 

Les citoyens au secours des migrants
Reste que la désillusion n’est pas le lot de tout le monde. D’origine camerounaise, Zahra est installée à Alger avec sa petite famille en tant qu’expatriée. Loin d’être une femme au foyer ordinaire, cette quarantenaire, au sourire ravageur, est une sorte d’“ange protecteur”, qui se donne corps et âme pour venir en aide aux plus démunis. Rencontrée au centre-ville de la capitale, elle raconte ses péripéties qui ne laissent pas de marbre ! Des histoires, elle en a connu et ne sont pas très roses, à l’instar de celles de nombreux couples qui triment pour payer une location. C’est le cas de Aïcha, veuve qui tente de retourner au Sénégal pour rejoindre ses filles, mais qui ne peut entreprendre le voyage par route à cause de sa maladie, ni de prendre l’avion, étant une sans-papier. Autre histoire : un homme est décédé dernièrement, faute de prise en charge médicale. “Il souffrait d’une insuffisance rénale, j’ai couru dans plusieurs hôpitaux, mais aucun d’eux n’a daigné le prendre en charge”, regrette Zahra. Outre leur situation irrégulière, ces personnes partagent un point commun : les aléas liés à la pandémie et ses conséquences comme le confinement, la fermeture des frontières, l’arrêt des chantiers… “Ces migrants subsahariens sont en souffrance. Il y a plusieurs catégories : les mendiants, demandeurs d’asile ou réfugiés politiques et les transitaires qui essayent de migrer vers l’Europe”, explique Zahra. Ces deux dernières catégories qui se retrouvent en Algérie “malgré elles” s’adaptent à la situation et finissent par s’installer. “Pour beaucoup, ce pays est la solution : il y a du travail”, soutient-elle. 
Tandis que les femmes, pour la plupart, “font le ménage ou exercent comme coiffeuses (tresses africaines)”, les hommes bossent sur des chantiers. “Mais ils sont très exploités par les employeurs qui refusent de les payer. Pis encore, une fois le projet finalisé, il y en a qui contactent les policiers pour les signaler.” En attendant une hypothétique régularisation, comme Amélia et tant d’autres, ces migrants tentent de résister tant bien que mal au virus et d’échapper à l’expulsion. Une situation qui les confine à la précarité permanente. Mais entre le rêve et la réalité, l’Afrique a mieux à offrir.
 

Réalisé par : HANA MENASRIA


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